...
Les gardes de la Main Noire escortèrent leur prisonnier aux quartiers de commandement. Marcus fut une nouvelle fois frappé par la religiosité qui se dégageait de l’architecture du Nod. Des vitraux d’un rouge sang baignait les lieux d’une atmosphère qui invitait autant à la piété qu’au fanatisme. Le bureau du commandant évoquait un autel qui aurait tout aussi bien pu servir à un prêche qu’à un sacrifice humain. Confortablement installée dans un fauteuil de cuir, Petya attendait, les jambes croisées dans une posture indolente, son visage à demi dissimulé dans la pénombre. Les gardes saluèrent leur cheffe et se retirèrent en fermant derrière eux la port dans un bruit sec. Marcus sursauta et se retourna instinctivement, tel un proie qui voyait sa dernière issue se refermer.
Un rire mauvais ramena son attention vers la personne qui avait dirigé l’assaut et orchestré ce bain de sang. Petya, maîtresse de la Main Noire. Un poste qui la plaçait en deuxième dans la chaîne de commandement du Nod, derrière Kane lui-même. Il l’avait rencontrée une dizaine d’années auparavant, quelques minutes qui étaient restées gravées dans sa mémoire. Un simple clignement d’oeil sur l’échelle d’une vie, assez pour que son visage restât à jamais gravé en lui. Mais, alors qu’elle le toisait avec un mélange de sarcasme et de mépris, Marcus remarquait des changements subtils sur son visage, sur ces traits harmonieux dont la beauté ne la rendait que plus venimeuse. Quelques rides s’étaient dessinées, son regard avait gagné en intensité, mais il pouvait désormais y lire une forme de tristesse qu’il ne parvenait pas à s’expliquer.
« Marcus ! Je désespérais de ne jamais te revoir. Comment va ton ami ? lui lança-t-elle d’une voix rauque qu’il n’avait jamais pu oublier.
- Il a du quitter l'armée à cause de son infirmité, répondit Marcus entre ses dents.
- J'ose au moins espérer que ceci lui aura appris à tenir sa langue. »
Pendant un fol instant Marcus envisagea de se jeter sur elle. Il avait amplement le temps de l’assassiner avant que des gardes puissent intervenir. Mais elle évoquait l’un de ces prédateurs qui feignait la vulnérabilité pour attirer à eux leurs proies. Il la dépassait d’une bonne tête et elle ne devait guère peser plus de cinquante kilos, il avait l’avantage de la masse musculaire mais… Un sourire malicieux naquit sur le visage de Petya. Elle avait lu dans ses yeux son cheminement de pensée, ses calculs, et elle savait par avance à quelles conclusions il allait aboutir. Elle éclata d’un rire haut et clair qui balaya toute velléité de s’attaquer à elle. Elle se pencha légèrement en avant et pencha sa tête sur le côté.
« Tu veux jouer un peu Marcus ? La défaite militaire ne te suffit pas, tu veux y ajouter une humiliation personnelle ?
- Tu as gagné, tu m’as attrapé. Maintenant laisse les mutants partir, répondit Marcus d’une voix qu’il voulut assurée, mais qui ne l’était aucunement.
- Je craignais que tu ne me demandes une telle chose, répliqua Petya dans une moue théâtrale. Par principe je n'obéis jamais aux demandes des traîtres, ainsi je suis dans le regret de t'annoncer que mes hommes vont finir le travail.
- Ce ne sont pas seulement des soldats ou des terroristes mais aussi des femmes et des enfants !
- Qui hébergent des séparatistes qui menacent l'équilibre de notre monde. Oh je ne cache pas que j’ai l’espace d’un instant envisagé de les épargner, mais je ne déteste rien de plus que la pleutrerie. Je ne peux te faire payer ta lâcheté, alors ils paieront à ta place. »
Sans crier gare Marcus sauta par dessus le bureau et propulsa son poing vers le visage de Petya qui ne parvint pas à l’éviter, ou n’essaya pas. Une gerbe de sang macula le mur et déjà Marcus assénait un autre coup, qui percuta le dossier du fauteuil. Déséquilibré et limité dans ses mouvements par l’espace restreint il ne parvint pas à éviter le coup de genou qui manqua de peu de l’émasculer. Avant qu’il n’ait eu le temps de retrouver ses esprits Petya le propulsa de l’autre côté du bureau comme s’il n’avait été qu’une poupée de chiffon. Allongé sur le dos, à demi étourdit il la vit contourner le meuble d’ébène d’une démarche lente, sereine. Elle essuya son visage sur son avant bras tout en léchant le sang que ce geste ramenait à ses lèvres.
« Sais-tu à quel point je suis malchanceuse Marcus ? »
La question avait été formulée avec un semblant de tristesse, et le chagrin se lisait effectivement dans ses yeux vairons. Allongé sur le sol froid de son repère, il se trouvait à sa merci. Mais il était une monnaie d’échange, elle ne pouvait se permettre de l’assassiner, mais cela n’excluait pas la possibilité qu’elle lui inflige les pires sévices.
« En quoi ? Lui demanda-t-il d’un naturel qui tranchait avec l’invraisemblance de la situation. »
Elle s’installa sur lui, assise contre une partie de son corps qui irradiait toujours son cerveau d’ondes de souffrance. Marcus retint difficilement un gémissement de douleur et tenta de reprendre son souffle. Petya, maîtresse de la Main Noire, mante religieuse, cherchait à discourir sur ses malheurs personnels. Par pitié, envoyez moi ce foutu peloton d’exécution.
« Toute mon enfance, toute ma jeunesse, je me suis entraînée dans un seul but, affronter le GDI. Et au moment où j’étais prête, après avoir goûté au sang d’apostats généreusement offerts en sacrifice, mon Messie proclame la paix entre nos deux peuples. Imagine ma frustration, ma peine. »
Elle s’était exprimée comme si elle recherchait sa compassion. Mais sans attendre de réponse elle se redressa d’un bond et recula d’un pas, les jambes placées dans une position qui ne laissait pas de place au doute, elle attendait qu’il se relève pour l’affronter de nouveau.
« Une telle chance ne se représentera pas de nouveau, autant en profiter, et je parle pour nous deux bien évidemment. »
Ses états d’âme lui avaient laissé le temps de se reprendre. Marcus se releva avec une aisance retrouvée et leva les poings, pleinement concentré. Petya se lécha les lèvres de plaisir et envoya un premier coup de pied fulgurant. Marcus l’évita de justesse, tenta de la faucher, se protégea contre un autre assaut tout aussi impitoyable. Il répliqua d’un coup dirigé vers ses reins et fut surpris d’atteindre sa cible. Petya poussa un cri de douleur et recula d’un bond.
« Pas mal pour quelqu’un qui a passé quelques mois à s’empiffrer avec des mutants. »
La mention implicite à la différence de traitement que ses hommes avaient subi empli Marcus de fureur. Il se lança dans un nouvel assaut que Petya évita sans le moindre mal. Elle profita de son bref déséquilibre pour le projeter contre le mur.
« Tu es si passionné Marcus. Toi et moi nous ne sommes pas si différent que cela au final. Nous voulons la même chose. »
Marcus poussa un cri de rage et se jeta sur elle dans une attaque insensée qui n’avait pas la moindre chance d’aboutir, mais qui réussit pourtant. Son cou enserré entre ses mains Petya souriait, un sourire fanatique.
« Tu es si intéressant Marcus, c'est une chance que nous ayons pu nous rencontrer, une très grande chance.
- Vraiment ? Pourquoi ça ? lança Marcus en raffermissant sa prise sur le cou de son ennemi.
- J'ai toujours rêvé de rencontrer un adversaire à ma taille, les hommes tels que toi sont rares, trop rares. Combien de fois n'ai-je pas rêvé d'affronter un commandant tel que McNeil, mais je ne suis pas Slavick, je ne faillirai pas.
- Alors tu ne te bats que pour la gloire ? Et le rêve de paix de Kane ?
- Kane n'a que faire de la paix, elle n'a de sens que d'endormir le GDI avant de mieux l'abattre.
- Le conseil apprendra votre trahison bien avant.
- Vraiment ? Et qui croiront-t-ils ? Le commandant dévoué qui a accompagné un vieillard pour signer la paix ou le commandant renégat ? »
Marcus commença à étrangler son ennemie mais, aussi silencieux que des ombres les soldats de la Main Noire se faufilèrent dans son dos, quand ils lui assénèrent un coup dans le crâne les derniers mots de Petya étaient gravés à jamais dans son esprit. Il se baissa et tâta brièvement son pouls.
« J'espère que ces fous du GDI ne t'exécuteront pas, nous avons tellement à apprendre l'un de l'autre. »
...