Kubayashi se vautra dans son confortable fauteuil d'officier, basculant la tête en arrière, yeux clos, pour respirer un grand coup. La nuit avait été longue et il n'avait pas dormi depuis maintenant 24h.
Il se sentit partir, tiré par les bras de Morphée quand il entendit une communication arriver sur son ordinateur.
Il pesta entre ses dents et se leva pour aller s'installer devant l'écran de verre, soutenu par une tige de fer fixée sur son bureau. Il ouvrit la communication machinalement et le visage de l'officier de liaison Hasegawa apparu.
- Lieutenant Kubayashi. Commença-t-elle, sourire aux lèvres
- Content de vous voir Noriko, répondit Kubayashi dont la charge de travail avait fait oublier le protocole. Des nouvelles ?
- Votre message est arrivé. Vous avez ordre de garder vos prisonniers le temps que le général Rage fasse un rapport. Vous devez traiter vos “invités” avec égard.
- Je ferais comme il faudra, fit-il entre deux bâillements.
- Mon lieutenant ? Comment se passe l'opération pour le moment, si je puis me permettre ? Se risqua Noriko, profitant du manque de concentration du lieutenant pour assouvir sa curiosité.
- Mieux que ce que j'avais prévu. Il faut admettre que l'intervention des alliés dans notre bataille contre les Rouges nous a permis de tenir...
- Pensez-vous que cet homme qui se dit un ami du général Rage veuille véritablement nous rejoindre ?
- C'est possible...ou alors les officiers alliés ont décidé de prendre des risques énormes en se jetant ainsi chez l'ennemi.
Kubayashi se frotta l'oeil droit nerveusement, il sentait ses paupières s'alourdirent devant la lumière de l'écran.
- Et vous Noriko ? Comment se passe les affaires pour vous ? Reprit-il comme s'il avait toujours connu la jeune femme travaillant aux communications.
- Mon travail m'emplit de fierté Kubayashi-san, je suis comblée sur bien des points.
- Ah vraiment ? Hé bien c'est une bonne chose. Je ne pensais pas que les communications pourraient développer pareil engouement.
Goûtant le sous-entendu dans la phrase du lieutenant, Noriko jugea bon de ne rien dire quant à l'évolution de sa vie privée, surtout rapport à sa relation avec son supérieur.
- Que voulez-vous lieutenant ? Je me suis découvert une vocation peut-être ? Lança-t-elle naïvement afin de brouiller les pistes.
- Tant mieux pour vous ! Maugra Kubayashi, trop éreinté pour avoir voulu faire le moindre sous-entendu.
- Je dois vous laisser mon lieutenant. Vous avez vos ordres. Hasegawa terminé !
- Merci caporal...
L'écran retrouva son aspect translucide alors que la communication se coupa. Kubayashi resta quelques seconde immobile, tentant d'évacuer par ses oreilles le brouillard lourd qui lui flottait dans le crâne.
Quelques minutes passèrent. Le lieutenant partait, il le sentait. Le sommeil le gagne alors qu'il restait assis devant son écran. Alors qu'il s'endormait, sa tête tomba en avant et vint heurter le bois dur du bureau dans un “boum!” retentissant ! Kubayashi se releva aussitôt posant sa main gauche sur son front endolorit.
- Putain de saloperie ! Vociféra-t-il et donnant un coup de pied dans le bureau, oubliant qu'il était pieds nus et se broyant de cette manière deux orteils.
Le lieutenant impérial se mordit l'index de la main droite pour ne pas hurler de douleur, frappant nerveusement le sol de ses talons. Il lâcha son front et arrêta de se mordre. Il remonta son pied au niveau de sa cuisse et en massa les orteils victimes. De sa main droite, libre, il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un verre ainsi qu'une bouteille de saké déjà entamée. Il la déboucha d'un geste expert et vida une lampée d'alcool de riz dans son verre. Il vida ce dernier d'un trait avant de le remplier à nouveau. Ses orteils lui faisaient moins mal.
Il se leva, le verre à la main et avança vers la fenêtre de verre fin. Il écarta les stores de ses doigts libres et regarda sa base, ou plutôt ce qu'il pouvait voir d'ici.
Ses hommes étaient fatigués. La base était calme, seuls restait le bruit des pas des sentinelles. Même le Oni était au repos. Kubayashi posa son regard fatigué dans son verre de saké, qu'il fit bouger pour faire tourner son contenu.
- Nous sommes tous à plat...mais l'objectif est acquis. Les îles sont à nous. Se réconforta-t-il en repartant vers son fauteuil de cuir. Je me demande quelles seront les conséquences de l'attaque surprise des avions alliés...Cette guerre ne sera pas simple, l'Empereur nous l'avait dit.
Il se laissa tomber dans son fauteuil, s'aspergeant presque d'alcool. Il vida le verre et le laissa tomber au sol. Il resta là quelques minutes, le choc contre le bureau l'aillant quelques peu réveiller, à fixer le plafond blanc de la pièce. Il lissa sa fine moustache et fronça les sourcils, assaillit par nombres de pensées. Allait-il passer la nuit à réfléchir ?
Les pieds délicats de Taka semblaient flotter sur le bois laqué de la pièce. La jeune femme, mince et rafinée, semblait être noyée dans son immense kimono blanc. Elle avait eu droit à deux jours de repos et elle comptait en profiter pour se détendre au maximum. Elle fit glisser la porte de papier et entra dans la salle de bain où la lumière s'alluma automatiquement.
Elle se dirigea à pas légers vers une petite table munie d'un écran et de divers boutons. Elle en fit touner un, ce qui eut pour conséquence d'allumer le bain chaud bouillonant dans une grande baignoire ronde en porcelaine, sur laquelle était peinte une frise représentant un dragon des lagéndes anciennes.
Taka enleva son kimono et l'accrocha au perroquet de verre à gauche de la porte, qu'elle referma doucement. Elle libéra ses cheveux blonds, retenus prisonniers par deux baguettes laquées servant à attacher les chignons, et monta les trois marches de bois clair qui permettaient d'entrer dans le bain. Elle plongea un pied avec méfiance, pour juger de la température de l'eau puis, estimant celle-ci idéale, entra dans la baignoire. Elle profita de cet instant de détente si rare dans son travail. Elle posa sa tête sur le support prévu à cet effet à l'extrémité de la baignoire, et tandis que les bulles d'air la massaient, laissa ses jambes se faire porter par l'eau chaude. La vapeur emplissait la pièce autant que des souvenirs emplissaient sa mémoire. Combien de personnes avait-elle assassinées ? Trop pour un être humain se disait-elle, mais pas assez pour mettre fin aux agissements contre son pays.
Elle ferma les yeux, chassant ces mauvaises pensées de son esprit et s'abandonna à la tendre chaleur de son bain. Les minutes s'écoulaient doucement. Taka ouvrit les yeux et posa un regard sur la porte close. Il y avait quelqu'un, elle le sentait...
Elle sortit sa main de l'eau et la passe rapidement devant le contacteur de lumière, laquelle se coupa immédiatement. Elle se leva lentement, et sortit de l'eau sans le moindre bruit. Elle appuya son poids sur un pied à chacun de ses pas pour minimiser le grincement du parquet, lequel se mit à gémir dans une pièce de la maison.
Désormais sûre que quelqu'un était entré chez elle, Taka enfilant rapidement une culotte, une serviette de bain blanche trop grande attachée par un ruban dont elle se servait souvent comme chemise de nuit et une paire de petits chaussons d'intérieur qu'elle gardait dans la salle de bain. Elle ouvrit une petite trappe au dessus du lavabo et en sorti un étui contenant un wakizashi.
Elle se dirigea vers la porte, la fit coulisser aussi discrètement que possible et se faufila dans la faible ouverture qu'elle avait faite. Elle avança lentement et se plaqua contre le mur de bois, essayant de juger au bruit du parquet où pouvait se trouver l'intrus.
Soudain la porte de papier située près d'elle s'ouvrit doucement. Taka s'accroupit, tenant fermement sa lame. Au moment où la silhouette apparue, la jeune femme abattit sa colère et transperçant le pied de l'intru, lequel hurla de douleur, de toute la force de ses poumons. L'individu était vêtu d'une tenue d'assassin japonais, semblable à celle que porte habituellement. Taka retira la lame et en un éclair la planta sous le menton de l'intrus.
Le mur de papier face à elle vola en éclat et un homme, vêtu de la même tenu que le premier fit irruption. Il se jeta sur Taka tout sabre dehors. La jeune femme esquiva en tournant sur elle-même et tailladant dans le même mouvement le bras droit de son ennemi. La grâce avec laquelle elle effectuait ses mouvements faisait ressembler la scène à une sorte de ballet. Avant que son attaquant ne porte une seconde attaque, elle lui faucha les jambe d'un coup de pied. L'homme tomba à terre et avant de comprendre sentit une lame glaciale lui traverser le dos, le clouant au sol.
Taka se saisit du sabre que l'intrus avait lâcher. Et se prépara en voyant deux nouveaux ennemis arriver. Il fallait appliquer la technique de base: laisser les opposants se gêner. Contre toute-attentes les deux hommes chargèrent ensembles. Taka arrêta la lame d'un d'eux avec son propre sabre et flanqua un magistral coup de genou dans les bourses du second, lequel tomba à terre en criant.
L'ennemi de la jeune femme qui était encore debout porta attaques sur attaques ne parvenant jamais à toucher la jeune femme. De son côté celle-ci ne parvint pas non plus à blesser son adversaire.
La vitesse des actions et la brutalité des coups firent que le ruban, fermant la serviette de Taka, se relâcha et tomba au sol, libérant la jeune femme des contraintes du vêtement et exposant une partie de sa fémininté aux yeux de son adversaire qui s'immobilisa, pris de court devant la scène.
Ce fut la seconde de trop pour lui. A peine eut-il vu le corps de la tueuse qu'une lame lui perforait l'oeil, se cherchant un chemin à travers le crâne.
L'attaquant au sol, reprenant conscience et comprenant que sa vie ne durerait pas s'il ne faisait rien donna un coup de pied dans la jambe de Taka avec l'énergie du désespoir. La jeune femme chuta au sol, surprise de ce coup.
A plat dos, à demi-nue, elle allait se relever quand une lame vint lui chatouiller la gorge de sa pointe. Trois hommes étaient autour d'elle et la regardait à travers leurs cagoules.
- C'est elle ? Fit l'un d'eux
- D'après la description, oui.
- Sans elle, Rage sera plus facile à atteindre et sans Rage...
- Il suffit. Fit le troisième homme. Elle ne doit pas mourir, enfin pour le moment. Nos ordres sont de la capturer. Nos employeurs sont persuadés qu'il y a une taupe au Kremlin, ils pensent qu'en enlevant à un général son garde du corps, et en l'interrogeant ensuite ils peuvent faire d'une pierre deux coups.
- Peu importe, du moment qu'ils paient.
L'homme qui était le chef retira sa cagoule.
- Ils paieront. Et cet argent sera utile pour mener à bien notre petite affaire. Le Japon à besoin d'être remis dans le droit chemin. Et pour ça, cette enflure de Rage doit être évinscé.
Il lâcha un crachat sur la joue de Taka, et d'un air méprisant lui lança:
- Tu entends ça salope ? Toi et ton “général”...vous allez disparaître...