il y a 22 heures22 hr Mars 2047. À bord de la station orbitale GDSS Philadelphia, les plus importantes personnalités politiques, militaires et scientifiques du GDI se sont réunies à l’occasion du Sommet Annuel de l’Énergie.Parmi les journalistes envoyés sur place afin de couvrir l’évènement, une jeune femme intercepte une communication suspecte. Ce qui ne semble être qu’une simple anomalie se transforme rapidement en une course contre la montre.Le temps s’écoule, les obstacles s’accumulent ; mais la journaliste fera tout pour empêcher la catastrophe qui menace la station, ainsi que l’ensemble de ses occupants.Note de l’auteur :Cela fait presque 20 ans que cette nouvelle a germé dans mon esprit – à peu près depuis que j’ai terminé la première mission du Nod dans Tiberium Wars – et elle se joue systématiquement dans ma tête lorsque je retourne visionner les premières cinématiques du jeu. J’ai donc fini par me dire qu’il était grand temps de la coucher sur le papier.J’espère que vous apprécierez cette courte histoire racontée du point de vue de l’équipage du Philadelphia, quelques heures avant le début de la Troisième Guerre du Tibérium.Bonne lecture !* * * * * * * * * * * * * * * * * * * *Command & Conquer : Les Guerres du Tibérium – La Tragédie du PhiladelphiaPrologue : Le Sommet Annuel de l’ÉnergieLa station orbitale GDSS Philadelphia est en émoi, car elle accueille les plus importants représentants du GDI à l’occasion du Sommet Annuel de l’Énergie.Bien que la situation sur Terre soit des plus préoccupantes à cause des ravages du tibérium sur les populations et les écosystèmes, l’atmosphère à bord de la station est raisonnablement optimiste. En effet, l’ensemble des personnalités présentes, en particulier la directrice-générale Lia Kinsburg, tient à ce que ce Sommet soit le flambeau d’une nouvelle coopération internationale en vue de développer de nouvelles technologies pour éradiquer le tibérium, et ainsi aider à la reconstruction des régions les plus gravement contaminées.Parmi les correspondants conviés pour couvrir cette ambitieuse conférence, une jeune journaliste et son cameraman de la chaîne W3N découvrent pour la première fois l’intérieur de l’immense station orbitale – centre de commandement principal des forces du GDI. Après avoir débarqué de leur navette spatiale et passé les contrôles de sécurité, ils sont conduits sous escorte vers la tribune réservée à la presse, dont les parois en métal blanc reflètent l’éclat des trop nombreux néons blafards. À l’entrée, une secrétaire munie d’une tablette tactile recense la présence des reporters accrédités :– « Suzanne Richard », se présente la jeune journaliste, l’air enjoué, avant que la réceptionniste n’ait pu lire son nom sur le badge accroché à son tailleur.– « Edward… Marsh… », bredouille à sa suite le cameraman, en évitant de croiser le regard de la secrétaire.Tous deux sont ensuite autorisés à pénétrer dans la tribune où s’activent déjà de nombreux correspondants des chaînes de télévision des quatre coins du monde, en surplomb du vaste hémicycle duquel s’élève la rumeur des conversations des politiciens, scientifiques, militaires et économistes qui attendent le début de la conférence. L’atmosphère, inodore et recyclée, semble chargée d’un mélange d’impatience et d’appréhension.– « Qu’est-ce qu’il y a, Edward ? », demande Suzanne en réajustant ses lunettes avec un sourire. « C’est la première fois en trois ans que je te vois avec une tête aussi sinistre ! »– « Excuse-moi, je… je ne me sens pas très bien », reconnaît le cameraman en posant son équipement près d’une banquette en tissu. « Ça doit venir du fait que nous n’avons plus vraiment les pieds sur terre. »Sa collègue éclate de rire :– « Allons, ce que nous vivons est exceptionnel ! Rends-toi compte : nous sommes à bord du Philadelphia ! Elle est encore plus grande que ce que j’avais imaginé étant petite, quand je l’observais à travers mon télescope. »– « Je t’ai pourtant dit que je ne voulais pas venir ici », rétorque sèchement Edward.La jeune femme laisse échapper un soupir :– « C’est bon, tu as gagné, j’arrête de t’embêter », répond la journaliste, goguenarde. « Si on installe tout de suite notre matériel, est-ce que tu te sentirais mieux ? Si tu préfères, on peut aussi se remémorer les cadrages qu’il ne faudra surtout pas manquer. »– « Je crois que j’ai surtout besoin d’aller faire un tour », confie son acolyte, plus calme, mais également plus pâle, tout en vérifiant que sa caméra est toujours dans son sac à dos. « Ça sera l’occasion d’aller voir à quoi ressemble les toilettes d’une station spatiale ! »– « D’accord, mais ne sois pas trop long. Le Sommet va officiellement démarrer d’ici quelques minutes. »– « Ne t’en fais pas, la sécurité ne me laissera pas aller très loin », s’empresse de rappeler le cameraman en enfilant les bretelles de son bagage. « Je serai là avant que Kinsburg n’ouvre le bal, pour que le monde entier puisse voir ta gueule d’ange à la télé ! »Sur ces mots, Edward s’éloigne en hâte vers le fond des tribunes, en abandonnant Suzanne en tête-à-tête avec son euphorie. Le regard de la jeune femme s’attarde alors sur chaque détail de la pièce qui l’entoure : les bannières du GDI, les horaires des prochaines navettes, les caméras de sécurité, les consignes d’évacuation… À l’opposé de l’entrée, une large baie d’observation l’attire bientôt comme un aimant ; et c’est avec l’émerveillement d’une enfant qu’elle découvre la courbure de la Terre, en partie éclairée par le soleil, tandis que le rayonnement spectral du tibérium découpe le contour de ses continents plongés dans l’obscurité à la manière d’un voile fantomatique. À l’ouest de l’Amérique du Nord, l’éclat du cristal qui menace la survie de l’humanité accorde encore une place minuscule aux lumières de quelques villes habitées par une poignée de privilégiés : la zone bleue B-11 – Vancouver, son foyer.Partie I – Mystère sur les ondesUne main posée contre le verre trempé qui la sépare du vide, Suzanne demeure un long moment immobile, absorbée par l’image de la Terre qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir un jour contempler de cette façon.Puis, elle se souvient brusquement de la raison pour laquelle elle s’est embarquée à bord du Philadelphia.Edward n’est toujours pas revenu, et considérant la relative décontraction de ses collègues reporters, la journaliste en déduit que le Sommet Annuel de l’Énergie n’a pas encore commencé.Bien que son cameraman soit parti avec son matériel d’enregistrement, elle se dit qu’elle devrait peut-être déballer le reste de leur équipement, de manière à ce que tout soit prêt pour retransmettre le début de la conférence ; mais une autre idée lui trotte dans la tête depuis qu’elle a posé le pied sur le plancher plastifié de la station orbitale.S’éloignant de la baie d’observation pour s’adosser contre une colonne en métal à l’écart des caméras de surveillance, elle jette un coup d’œil sur le côté pour s’assurer qu’aucun curieux ne l’observe, puis plonge une main dans la petite sacoche qu’elle porte en bandoulière afin d’en tirer une tablette tactile, sur le côté de laquelle elle insère une petite clé électronique. Quelques pressions dont elle a le secret sur l’écran qu’elle tient entre ses mains, et l’appareil se transforme en décodeur clandestin des communications radio émises aux alentours, de manière à diffuser les échanges du personnel du Philadelphia directement au creux de son oreillette.Par le passé, ce dispositif – qu’elle a mis au point grâce au concours de son père, officier des transmissions lors de la Seconde Guerre du Tibérium – lui a maintes fois permis d’intercepter les messages des hommes du GDI, dans le but d’être la première à identifier une information ou un théâtre d’opération qui pourrait faire la une de ses reportages. Ainsi, elle passe plusieurs minutes à sonder différentes fréquences – un contrôleur de vol qui autorise une navette de marchandises à s’arrimer à l’un des sas, un logisticien qui rapporte un problème de connexion entre les serveurs et l’ordinateur du pupitre central de l’hémicycle, deux soldats qui commentent le physique avantageux d’une diplomate, et même les plaisanteries des ouvriers en combinaison spatiale, chargés de la maintenance extérieure et de l’extension des infrastructures de la station – mais rien que Suzanne juge réellement digne d’intérêt.Déçue, elle est sur le point d’éteindre sa tablette, mais se ravise lorsqu’elle capte une série de signaux sonores, courts et aigus, que son appareil est d’abord incapable de décrypter. Perplexe, elle croit d’abord à une panne de son décodeur, mais s’aperçoit que ce message – qui n’a duré qu’une poignée de secondes – n’est pas soumis aux protocoles de sécurité habituels du GDI. Grâce à ses notions dans le domaine des transmissions, la journaliste exclut d’emblée qu’il puisse s’agir d’un code Morse, et s’évertue à croiser toutes les clés de cryptage dont elle a connaissance, jusqu’à ce qu’une partie du signal soit enfin lisible sur sa tablette :Acc!* infor]ati#u? confir§= / Pour@uit> £u $«anEn un instant, la curiosité de la jeune femme se transforme en inquiétude. En effet, à moins que son logiciel pirate ait échoué à mettre à jour sa base d’encodage, ce message, aussi bref que difficile à déchiffrer, n’a manifestement pas été émis par un membre du personnel de la station.Mais le plus troublant – si tant est que Suzanne ait correctement complété les lacunes de sa tablette – c’est que l’émetteur de cette transmission semble évoquer un « plan », ainsi qu’un « accès confirmé » à un quelconque réseau « informatique ». Un technicien du Philadelphia n’aurait aucune raison d’employer une formulation aussi imprécise, d’autant plus que le destinataire, qui qu’il puisse être, n’a fourni aucune réponse sur la même fréquence.La journaliste se convainc que ce n’est probablement rien – que le GDI doit tester un nouveau type de communication dont il lui faudra un jour percer le secret en vue de garder une longueur d’avance sur les chaînes concurrentes de W3N – mais une voix dans sa tête persiste à lui répéter que ce qu’elle a capté est loin d’être anodin, et qu’il se pourrait que l’émetteur soit motivé par des intentions malveillantes alors que se tient justement le Sommet Annuel de l’Énergie, en présence de la quasi-totalité de l’élite du GDI.La journaliste envisage alors de faire part de ses doutes au service de sécurité de la station. Mais comment leur faire savoir qu’elle a probablement intercepté une transmission suspecte sans se compromettre elle-même en évoquant la façon dont elle en a pris connaissance ?Elle hésite, car dévoiler sa tablette au grand jour l’exposerait à bien plus qu’une simple remontrance… Elle voudrait en parler à Edward, qu’il la rassure ou la pousse à révéler ce qu’elle a découvert ; mais cet idiot n’est toujours pas revenu de sa promenade.Plutôt que davantage se perdre en conjecture, elle choisit d’opter pour la prudence, et presse son majeur sur le bouton de son oreillette afin d’entrer en contact avec son cameraman :– « Edward ? C’est Suzanne. Est-ce que tu me reçois ? »Quelques secondes s’écoulent avant qu’une réponse étouffée et grésillante ne soit formulée par son associé :– « Laisse-moi deviner : le Sommet vient de commencer ? »– « Pas encore, mais je me demandais si tu comptais bientôt revenir à la tribune. Il y a… quelque chose dont je voudrais te parler. »– « Tiens, tu t’es enfin décidée à me déclarer ta flamme ? », plaisante le cameraman.– « Ce que tu peux être bête ! », ricane la reportrice avant de se reprendre. « Non, c’est bien plus sérieux, alors essaye de ne pas traîner, d’accord ? »– « Je ne peux rien te promettre, je suis encore coincé aux toilettes… Elles sont d’ailleurs bien plus banales que ce que j’avais imaginé ! »Contrariée par tant de désinvolture, la jeune femme estime qu’il serait inutile d’insister, et préfère mettre un terme à cette conversation. Privée d’une opinion extérieure, elle finit par se convaincre que dire la vérité au service de la sûreté reste la meilleure approche à adopter. Après tout, on lui pardonnera sûrement son écart de conduite s’il s’avère que le Philadelphia abrite effectivement quelqu’un qui n’a rien à faire à son bord.Suzanne inspire profondément, revient d’un pas hésitant vers ses collègues de la tribune réservée à la presse, puis identifie le responsable de la sécurité grâce aux chevrons d’argent qui ornent les épaulettes de son uniforme couleur de sable. D’une voix éraillée, et avec un geste maladroit pour réajuster ses lunettes, elle interpelle l’intéressé après avoir lu son nom sur la bande patronymique accrochée à sa poitrine :– « Major Karlsson ? »L’officier, un homme d’une quarantaine d’années, et qui distribue des consignes à l’un de ses subordonnés, se tourne vers la jeune femme avec une mine impatiente :– « Non, mademoiselle », souffle-t-il avec un accent nordique. « Je ne sais pas quand le Sommet va commencer, et je vous prie d’attendre avec vos collègues que quelqu’un vienne vous en informer. »– « Ce n’est pas de ça dont je voulais vous parler », rétorque la journaliste avec une pointe d’agacement. « Il se trouve que je dispose ici d’un appareil qui me permet d’écouter toutes les communications à bord du Philadephia, et… »Elle tend sa tablette au major, les mains tremblantes.– « …j’ai capté par hasard ce message écrit sur une fréquence inusitée. Je me suis dit que je devais vous prévenir, dans le cas où il s’agirait d’une information importante. »Karlsson, le regard plissé, dévisage un instant son interlocutrice, puis s’empare de l’objet d’un geste brusque. Après avoir pris connaissance de la transmission cryptée, il s’attarde sur le reste des données affichées sur l’écran, ainsi que sur la petite clé insérée dans l’un des ports latéraux de la tablette.– « Vous êtes en train de me dire que cette machine est capable de décoder toutes nos communications ? Qui vous l’a donnée ? »– « Personne », réplique Suzanne, par crainte que son père ne soit mêlé à cette affaire. « C’est moi qui l’ai fabriquée. »Un sourcil levé, l’officier dévisage une nouvelle fois la jeune femme, dont le malaise va grandissant. Celle-ci est désormais certaine d’une chose : elle aurait mieux fait de ne jamais évoquer l’existence du message qu’elle a découvert.– « Je ne sais pas à quoi vous jouez, mademoiselle Richard, mais cet instrument est tout sauf légal à bord de la station », clame le chef de la sécurité. « Je me vois donc dans l’obligation de confisquer votre matériel, et de vous incarcérer jusqu’à ce que vos intentions soient tirées au clair. »À ces mots, la reportrice de W3N se décompose. Le visage livide, sa respiration s’accélère, de même que les battements de son cœur. Autour d’elle, la plupart des correspondants envoyés par les autres chaînes assistent à la scène d’un air médusé.– « Vous ne comprenez pas ! », s’exclame-t-elle sans la moindre retenue. « Si ma tablette n’a pas pu déchiffrer la totalité de la transmission, c’est parce qu’elle n’utilisait pas les protocoles du GDI ! Celui qui l’a envoyée ne fait partie ni de l’équipage, ni des personnes invitées pour le Sommet ! »– « Impossible », assène Karlsson. « Tous les membres du personnel sont identifiés, et l’accréditation de tous les invités a été vérifiée. Aucun intrus n’a pu pénétrer à bord sans se faire repérer. »– « Dans ce cas, expliquez-moi d’où peut bien provenir ce message ! »L’homme réfléchit un instant, ouvre la bouche pour répondre, mais s’interrompt lorsqu’une voix féminine avec un fort accent de l’est l’interpelle dans son dos :– « Monsieur ! Toutes mes excuses, mais le technicien Baumann souhaite vous voir. Apparemment, il a égaré sa carte d’accès… »– « Pour la dernière fois, je vous répète que je ne l’ai pas égarée : elle a été volée ! »Tandis que l’officier se retourne, Suzanne aperçoit par-dessus l’épaule de ce dernier une employée de la sécurité, gilet pare-balles et casquette vissée sur la tête, qui précède un homme d’un certain âge, en combinaison de travail, et dont l’expression témoigne d’un profond mécontentement.– « Rien ne prouve qu’elle a été volée », commente la sentinelle, un regard en coin vers le technicien.– « Et moi je vous dis que cela ne se peut pas ! », affirme Baumann avec véhémence. « En fin de service, je vérifie systématiquement que mon passe magnétique est bien rangé dans mon casier. Et tout à l’heure, quand on m’a demandé de venir en renfort de l’équipe des serveurs pour une panne dans l’hémicycle, ma carte n’était plus à sa place ! »À peine le technicien a-t-il exposé son raisonnement que la journaliste croit saisir une ébauche de ce qui se trame dans les coulisses du Philadelphia :– « Major, vous ne pouvez pas ignorer les faits ! Une carte d’accès aux serveurs a disparu, et quelqu’un semble avoir l’intention de s’y rendre avec un plan… Vous devez enquêter, car il est bien possible que quelque chose se passe pendant le Sommet ! »– « Je sais très bien ce que j’ai à faire, mademoiselle Richard », rétorque sèchement le chef de la sécurité. « Il n’empêche que j’ignore toujours votre rôle dans toute cette histoire. »La tablette pirate sous le bras, il désigne la jeune femme de l’index, tout en s’adressant à sa subordonnée :– « Sergent Degtiarev, emmenez cette personne dans les cellules, et veillez à ce qu’elle y reste jusqu’à ce que je vienne l’interroger. »Une fois de plus, alors qu’elle se pensait tirée d’affaire, Suzanne cède à la panique :– « Non, vous ne pouvez pas faire ça ! Si vous m’empêchez d’être présente au Sommet, W3N révoquera mon contrat, et je perdrai mon emploi ! »– « Ce n’est pas mon problème », s’impatiente Karlsson avec un geste de mépris. « Vous souhaitiez que j’enquête, et c’est exactement ce que je fais. »Sans laisser le temps à la reportrice de protester davantage, l’officier se détourne, puis fait signe à Baumann de l’accompagner jusqu’à la chambre des serveurs.Abasourdie, et le regard perdu, la captive entend à peine la voix du sergent qui lui confisque son oreillette et sa sacoche avant de l’emmener vers l’extérieur de la tribune, en direction des prisons de la station. Une fois sous les verrous, elle se laisse lourdement tomber sur une petite couchette rigide, sans la moindre trace d’usure, et ne se rend compte qu’au terme de plusieurs minutes qu’elle n’a plus aucun moyen de contacter Edward afin de l’informer de la situation dans laquelle elle vient de s’empêtrer. Elle qui se faisait une joie de partir dans l’espace afin de visiter le Philadelphia, la voilà considérée à tort comme la complice d’une machination dont elle ne connaît ni les tenants, ni les aboutissants.Elle peut déjà entendre les hurlements de son rédacteur en chef, qui l’accusera de s’être mêlée de ce qui ne la regardait pas, et qui se fera un plaisir de la mettre à la porte au motif qu’elle aura échoué à couvrir le plus important rassemblement annuel de l’élite du GDI. Quant à son cameraman, si celui-ci se débrouille pour filmer la conférence en dépit de l’absence de sa commentatrice, son professionnalisme lui évitera peut-être de se faire également licencier.Mais son père… Une angoisse encore plus profonde lui étreint la gorge lorsqu’elle réalise qu’il pourrait faire l’objet de poursuites judiciaires – par sa faute – si jamais Karlsson découvre qu’il a révélé à sa fille les protocoles d’encodage des communications de son armée…Au comble du désespoir, Suzanne, les yeux fermés, retire ses lunettes et presse ses deux mains contre son visage. Elle sent qu’elle va éclater en sanglots ; mais elle s’efforce de faire appel à toute sa volonté pour respirer calmement et rester maîtresse de ses émotions. En effet, il est crucial qu’elle se tienne prête à défendre l’innocence de sa conduite en face du major, lorsque celui-ci se présentera dans sa cellule afin de la soumettre à un interrogatoire. Peut-être que tout n’est pas perdu ; si tant est que l’officier réussisse à identifier et à arrêter l’émetteur du message qu’elle a intercepté.Glacée jusqu’aux os, la jeune femme remonte le col de son chemisier jusqu’à son cou. La prison, aussi immaculée que le reste de la station, est plongée dans un impénétrable silence – aucun autre détenu n’y est enfermé – si bien que c’est avec un nouveau pincement au cœur qu’elle perçoit, depuis la salle des gardes à proximité, la retransmission en direct du discours d’ouverture de la directrice-générale Kinsburg :– « Mesdames, Messieurs, distingués représentants des États membres et membres du Conseil, c’est avec un immense plaisir, mais également avec un profond sens des responsabilités, que je vous souhaite la bienvenue à bord du Philadelphia, à l’occasion de ce nouveau Sommet Annuel de l’Énergie. »Partie II – Perte de contrôleUn claquement métallique, aussi fort que bref, réveille soudain Suzanne en sursaut.À peine a-t-elle reconnu ces murs blancs et nus qui l’encerclent qu’elle se souvient, non sans subir un nouveau découragement, de la raison pour laquelle on l’a enfermée dans les prisons du Philadelphia.La reportrice cligne plusieurs fois des yeux, se redresse avec peine sur son inconfortable couchette, puis s’étonne d’entendre les exclamations perplexes de ses geôliers, toujours rassemblés dans la salle des gardes, et qui se demandent pourquoi leurs ordinateurs affichent un message d’erreur critique – tandis que la retransmission des débats du Sommet de l’Énergie s’est transformée en un galimatias de syllabes entrecoupées de grésillements.Après avoir replacé ses lunettes sur son nez, la jeune femme jette un coup d’œil vers la porte de sa cellule, et s’aperçoit que son verrou a coulissé de lui-même sur sa position ouverte.Intriguée, elle cherche des yeux un éventuel visiteur à travers les barreaux ; mais personne, ni le major Karlsson, ni même Edward, n’est visible dans le couloir d’accès adjacent. Et lorsqu’elle observe les alentours d’un peu plus près, elle découvre avec stupeur que sa geôle n’est pas la seule à être accessible : toutes les autres serrures de la prison sont désormais déverrouillées.L’espace d’un instant, la journaliste s’interroge au sujet de l’origine d’une telle faille de sécurité ; mais presque aussitôt, son esprit échafaude un début de réponse à partir des quelques éléments qu’elle a rassemblés avant de se faire arrêter : l’intrus, qui projetait de s’en prendre au système informatique de la station orbitale, est probablement passé à l’action – ce qui expliquerait pourquoi les ordinateurs des gardiens sont en panne, de même que les perturbations des signaux sonores et vidéos diffusés depuis l’hémicycle…Si cet individu a pu agir en toute impunité, c’est que Karlsson n’a pas été capable de lever le voile sur son identité. Et même si les caractéristiques techniques du Philadelphia lui échappent en grande partie, Suzanne connaît suffisamment l’informatique pour s’effrayer en imaginant l’ampleur des dégâts que pourrait causer le sabotage des serveurs d’une superstructure en majeure partie automatisée : coupure des systèmes de survie, dépressurisations incontrôlées, emballement du réacteur, voire déstabilisation de son orbite…Sa vie, et peut-être celle de tous les occupants de la station, est peut-être en danger.Son sang ne fait alors qu’un tour. Une opportunité de retrouver sa liberté lui est offerte ; pas question de rester enfermée si elle peut faire quelque chose pour aider le major à retrouver l’intrus – ou du moins ne pas être la dernière personne à évacuer le Philadelphia s’il devait se transformer en un piège mortel.Suzanne se rapproche donc de la porte de sa cellule, en saisit les barreaux à deux mains, puis tire doucement le battant vers elle afin de pouvoir accéder au couloir sans attirer l’attention des gardes. Ces derniers, les yeux rivés sur leurs écrans noirs et barrés par la mention « Connexion interrompue » écrite en lettres rouges, continuent de crier en vain dans leur radio pour tenter de contacter leur responsable ou un technicien de la maintenance, oubliant ainsi qu’ils ont une prisonnière à surveiller – ce qui permet à l’intéressée de se glisser à pas de loup devant l’entrée ouverte de leur salle, puis de rejoindre le reste de la station sans se faire remarquer.Sitôt qu’elle s’extrait de la zone de détention par une étroite coursive – sans cesser de regarder par-dessus son épaule par crainte d’être poursuivie par ses geôliers – la reportrice constate que la majeure partie de l’équipage du Philadelphia est en émoi. En effet, alors qu’elle rejoint l’intersection d’un étage dédié à la culture hydroponique, elle se fige un instant face à des employés de la sécurité qui se précipitent dans sa direction, mais dépassent sans la voir, car pressés de se redéployer dans les secteurs critiques afin de pallier le déverrouillage de l’ensemble des portes, pendant que les civils et invités qui ne participent pas au Sommet s’enquièrent sans succès auprès des techniciens qui courent dans toutes les directions de la raison pour laquelle la conférence n’est plus retransmise sur leurs écrans.Vraisemblablement, l’intégralité de la station est affectée par un dysfonctionnement de ses systèmes de communication et de sécurité – peut-être un premier pas vers la catastrophe que la jeune femme craint de voir se concrétiser. Sans perdre une seconde, la fugitive repère sur le sol la signalétique directionnelle colorée, et s’empresse de raser les murs en suivant la ligne pourpre qui doit la mener jusqu’à la chambre des serveurs, là où elle espère retrouver le major Karlsson.Au sommet d’une volée d’escalier, le chemin de Suzanne la ramène à proximité de l’hémicycle ; et celle-ci peut entendre, à travers ses nombreuses issues béantes, que les microphones des participants continuent d’amplifier leurs débats. En dépit de la défaillance en cours, le Sommet de l’Énergie n’a donc pas été interrompu.Du coin de l’œil, elle devine ses collègues des autres chaînes de télévision qui s’agitent dans la tribune réservée à la presse – les objectifs des cameramans sont toujours braqués sur la conférence, pendant que les commentateurs s’efforcent en vain de rétablir le flux de son et d’image avec la surface. Edward, quant à lui, ne semble pas compter parmi les présents ; mais la journaliste de W3N préfère ne pas s’en inquiéter, car l’enjeu de la panne informatique lui paraît bien plus urgent.Plus la reportrice progresse à travers la base spatiale, et plus les infrastructures dédiées aux serveurs semblent s’éloigner ; si bien que lorsqu’elle atteint finalement sa destination, ses pas rapides se sont transformés en une course confuse. Toutefois, le soulagement qu’elle éprouve face à la double porte ouverte est presque aussitôt dissipé par une nouvelle bouffée d’angoisse, car elle découvre que le sergent Degtiarev, qui l’a précédemment conduite en prison, a été chargée de monter la garde sur le seuil de la vaste chambre. Celle-ci, dès qu’elle reconnaît la fuyarde – qui s’est figée par réflexe à quelques mètres – écarquille les yeux et recule son pied droit dans une attitude défensive, prête à épauler son fusil pour faire feu.– « Mademoiselle Richard ?… Qu’est-ce que vous faites ici ? »Suzanne jure intérieurement. Peu d’employés de la sécurité ont eu vent de son arrestation ; et s’il y a bien une personne sur le Philadelphia qui n’aurait aucun mal à la reconnaître, c’est bien cette vigile qui ne doit pas être bien plus âgée qu’elle.Mâchoire crispée, la jeune femme s’escrime à trouver une solution pour renverser cet obstacle ; mais pressée par le temps, et n’imaginant pas construire dans l’instant un mensonge qui justifierait son évasion, elle comprend qu’elle n’a d’autre choix que de prendre son courage à deux mains pour tenter de faire entendre raison à la sentinelle – voire de forcer le passage si nécessaire.Après une brève inspiration pour calmer ses nerfs, la journaliste fait quelques pas vers le sergent, calmement, et avec un geste d’apaisement :– « Ne vous inquiétez pas, je suis venue vous aider. »La vigile se tend davantage et pointe son arme en direction de son interlocutrice, le doigt sur la queue de détente :– « Restez où vous êtes ! Si vous approchez encore, je serai forcée de vous abattre ! »Le cœur battant, la reportrice obéit, ses mains levées à hauteur de tête afin de prouver qu’elle n’a pas l’intention de faire preuve d’hostilité. Il lui faut trouver une solution d’urgence, car si la situation dégénère, elle pourrait bien le payer de sa vie.– « Comment êtes-vous sortie de votre prison ? Vous avez profité de la faille de sécurité, c’est ça ? »– « Écoutez… Sergent Degtiarev… », bredouille l’intruse, qui tente pourtant de parler avec toute l’assurance dont elle est capable. « J’ai peut-être une solution pour retrouver le saboteur qui s’en est pris à votre informatique. Est-ce que le major Karlsson se trouve près des serveurs ? »– « Vous n’avez rien à faire ici ! », aboie l’agent de sécurité, le canon de son fusil toujours orienté vers la poitrine de la fugitive. « Vous avez piraté nos communications avec un dispositif illégal ; c’est une manœuvre suffisamment grave pour vous considérer comme en partie responsable de ce qui est en train de se passer ! »– « C’est justement grâce à cette tablette que je pourrai identifier votre passager clandestin », affirme Suzanne avec un peu plus d’aplomb. « S’il vous plaît, conduisez-moi à votre supérieur, et je vous montrerai comment faire. »– « Vous mentez ! Je ne vous laisserai pas causer davantage de dégâts au Philadelphia. À genoux, contre le mur, et mains sur la tête ! »– « Mais bon sang, réfléchissez un peu ! », s’emporte la jeune femme avec un mouvement d’impatience. « Si j’étais responsable de la panne informatique, jamais je n’aurais pris le risque de revenir ici ! Et je vous rappelle que c’est moi qui ai tenté de vous prévenir au sujet de cette panne, et ce bien avant qu’elle ne se produise ! »Degtiarev fronce les sourcils ; une réaction que la journaliste interprète comme une fissure dans sa résolution. Si elle joue correctement sa partie, le prochain coup devrait définitivement faire pencher la balance en sa faveur – du moins, c’est ce qu’elle espère.– « Dans ce cas, donnez-moi une bonne raison de vous faire confiance », rétorque froidement le sergent.– « Je ne vous demande pas de me faire confiance », assène la reportrice. « La seule garantie que je puisse vous donner, c’est l’arme avec laquelle vous me menacez, et dont je suis certaine que vous ferez usage au moindre signe de trahison de ma part. »Un silence, aussi long qu’écrasant, s’abat sur la scène avec une brutalité qui rassure la jeune femme autant qu’elle la terrifie. Suspendue aux lèvres de la sentinelle qui refusent pourtant de se mouvoir, c’est finalement la voix d’une paire de gardes dans le dos de la journaliste qui vient repousser l’aura de tension qui s’est installée entre les deux adversaires :– « Sergent ? Est-ce qu’il y a un problème ? »L’intéressée soupire, fait « non » de la tête en réponse à cette question, puis s’écarte avec précaution du seuil de la chambre des serveurs avant de s’adresser à Suzanne, sans toutefois baisser son fusil :– « Passez devant. Le major est à l’intérieur. Et pas de geste brusque. »La fugitive acquiesce d’un simple mouvement de tête ; mais au plus profond d’elle-même, elle exulte d’avoir réussi à triompher de la méfiance de son interlocutrice, tout en craignant de s’être plongée dans une situation bien plus épineuse que lors de son arrestation.Partie III – RévélationsLorsque le major Karlsson voit venir Suzanne entre les tours ronflantes et élancées des nombreux serveurs qui dominent la vaste chambre, il interrompt aussitôt le compte rendu du technicien Baumann qui lui fait face, et pose simultanément sa main contre l’étui de l’arme qu’il porte à la ceinture. Le visage blême, bien qu’éclairé par les diodes multicolores qui parsèment les flancs du cerveau cybernétique du Philadelphia, il suspend son geste lorsqu’il aperçoit Degtiarev qui s’avance derrière la journaliste de W3N, son fusil en joue, et prête à tirer sur l’intruse si celle-ci devait faire preuve d’hostilité.– « J’espère que vous avez une bonne raison d’avoir fait sortir cette suspecte de sa prison ! », s’exclame l’officier, dont le regard transperce sa subordonnée.– « Elle n’y est pour rien », avoue la reportrice. « Je suis délibérément venue ici pour vous parler. »– « Et vous avez jugé que quitter votre poste pour vous plier à sa demande était la meilleure chose à faire ? », continue le chef de la sécurité, toujours à l’attention du sergent.– « Mademoiselle Richard pense savoir comment faire pour localiser le saboteur, monsieur », explique cette dernière. « Nous devrions peut-être écouter ce qu’elle… »La major impose le silence d’un revers de main :– « Je vous rappelle que vos camarades sont déjà en train de passer toute la station au peigne fin, et que ce n’est qu’une question de temps avant que notre passager clandestin ne soit mis hors d’état de nuire. Nous n’avons donc pas besoin de l’aide mademoiselle Richard, qui devrait d’ailleurs toujours se trouver dans sa cellule en attendant que je vienne l’interroger… »L’intéressée, qui s’attendait à un tel accueil de la part de celui qui l’a fait mettre aux fers, est sur le point de se moquer de l’inefficacité du dispositif de sécurité dont il a la charge, mais la vue de sa tablette, toujours sous le bras de l’officier, la force à ravaler son sarcasme afin de ne pas se faire prématurément renvoyer en prison.Elle a réussi à convaincre Degtiarev de la laisser voir son supérieur ; mais persuader ce dernier de lui rendre son outil pour remonter la piste du saboteur s’annonce déjà comme un défi bien plus difficile à relever.– « Je suis certaine que vous êtes capables de vous débrouiller sans moi », s’efforce d’articuler la jeune femme avec gravité pour dissimuler sa réserve. « Cependant, à moins que vous ne soyez en possession d’une information que j’ignore, personne sur cette station ne connaît les intentions de l’individu qui a transmis le message codé que je vous ai montré ce matin. En dépit de cette énigme, il me paraît évident que l’intrus a décidé de frapper vos serveurs afin de désactiver votre système de sécurité ; une panne qu’il compte certainement exploiter dans le but de causer davantage de dégâts au Philadelphia pendant le Sommet de l’Énergie. Le temps joue contre vous, mais si vous m’écoutez, je peux vous en faire gagner. »Avec un petit rire, Karlsson exhibe la tablette qu’il tient toujours entre ses mains :– « Votre éloquence est admirable, mais j’ai compris où vous voulez en venir. Vous allez prétendre avoir besoin de cet objet pour connaître la position exacte de l’intrus, n’est-ce pas ? »Les dents serrées, Suzanne hésite à confirmer cette allégation, car cela risquerait d’accentuer la méfiance de son interlocuteur.– « Figurez-vous que j’ai profité de votre incarcération pour examiner votre outil d’un peu plus près », continue le major, l’air pensif. « Je dois avouer qu’il s’agit d’une petite merveille d’ingénierie, même si certaines fonctionnalités me sont restées interdites, car seulement accessibles à celle qui l’a confectionnée. »L’homme se rapproche un peu plus de la fugitive, et le ton menaçant qu’il emploie dès lors glace le sang de cette dernière :– « Et c’est justement autour de ce point que se cristallisent mes interrogations. Vous n’auriez pas pu assembler un tel dispositif de piratage sans la contribution d’un expert du GDI. »La journaliste déglutit avec difficulté. Elle sent l’étau se resserrer autour du concours illégal de son père dans la fabrication de sa tablette.– « Qu’est-ce qui vous fait croire ça ? », demande-t-elle afin d’évaluer le risque que cette collaboration soit découverte.– « Les protocoles qui garantissent la sécurité des transmissions du GDI sont inviolables », martèle le technicien Baumann. « Personne au sein du grand public ne peut avoir accès aux clés de chiffrement que nous utilisons, à moins que vous ayez réussi à les voler, ou à les acheter. »Prise au piège, la reportrice est incapable de soutenir le regard de ses interlocuteurs. Si le sergent Degtiarev ne pointait pas son fusil dans son dos, elle aurait probablement cédé à la panique et tenté de prendre la fuite.– « Puisque vous avez si noblement choisi de vous présenter à moi plutôt que de tenter de fuir la station, je ne vois aucune raison de remettre à plus tard l’interrogatoire que je comptais vous faire subir en prison. Commencez donc par m’expliquer comment vous avez fabriqué cette tablette, et qui vous a renseigné sur nos formules d’encodage. Nous parlerons ensuite du plan que vous avez élaboré avec votre complice, si cela peut nous permettre de l’arrêter avant qu’il n’endommage davantage le Philadelphia. »Karlsson est résolu à percer la jeune femme à jour, et celle-ci comprend qu’il n’y a rien qu’elle puisse faire pour se tirer de ce guêpier – hormis dire la vérité. Elle pourrait mentir, inventer une histoire afin que son père ne soit pas inquiété, mais elle a bon espoir de convaincre le major de sa bonne foi en reconnaissant l’infraction dont elle s’est rendue coupable. Peut-être que sa famille sera disculpée si son intervention se révèle décisive dans l’arrestation du saboteur…– « Je l’ai assemblée à partir des composants de plusieurs appareils numériques… sous la tutelle de mon père, le colonel Thomas Richard, officier des communications du GDI pendant la Seconde Guerre du Tibérium », confesse Suzanne d’une voix tremblante. « C’est lui qui m’a aidé à développer le logiciel de décryptage à partir de ses connaissances dans le domaine des transmissions codées. »Le silence s’empare des lieux l’espace d’un instant. Seul le vrombissement des serveurs encore en activité étouffe la rumeur du souffle de chacune des personnes présentes, y compris les échanges animés des techniciens éparpillés à travers la pièce – lesquels s’acharnent à démonter les panneaux de protection des machines qui refusent de leur répondre afin d’accéder à leurs branchements enchevêtrés. Puis la journaliste s’emporte, au bord des larmes, en malmenant l’air avec ses poings fermés :– « Mais il n’a jamais cherché à nuire à qui que ce soit ! L’unique but de son logiciel était de me garantir d’être la première à couvrir les théâtres d’opération du GDI dans le cadre de mon travail ! »À ces mots, l’expression du visage de Karlsson se modifie d’une façon presque imperceptible. Quelque chose dans ses traits se fait moins dur, plus défiant, tandis que son œil paraît sonder les tréfonds de l’âme de celle qui lui fait face.– « Vous êtes la fille du colonel Richard ? », s’étonne Degtiarev en baissant son arme. « L’ingénieur qui a permis à Croix du Sud de localiser la balise de détresse du Kodiak au milieu de l’une des pires tempêtes ioniques jamais observées ? »La reportrice, qui ne souhaite pas commenter cette observation, tente de se ressaisir, car chaque minute écoulée est un pas de plus vers le désastre qu’elle redoute, et qu’elle s’est promise de stopper avant qu’il ne soit trop tard. Les paupières closes, elle canalise toute sa volonté sur l’accomplissement de cet objectif, puis scrute à nouveau le major, les sourcils froncés :– « Il est grand temps que vous compreniez que je n’essaye pas de vous tromper », déclare-t-elle avec bien plus de résolution. « Je suis bien consciente que l’usage de cette tablette à bord du Philadelphia constitue une violation de vos règles de sécurité les plus intransigeantes ; mais si elle ne m’avait pas permis d’intercepter la transmission du saboteur, jamais vous n’auriez suspecté que le dysfonctionnement généralisé des serveurs pouvait être d’origine humaine, tandis que le vol du badge du technicien Baumann serait passé pour une simple étourderie. »Décontenancé, celui qui vient d’entendre son nom dans la bouche de Suzanne se tourne vivement vers Karlsson, dont la grimace de circonspection n’a plus évolué depuis le début du plaidoyer de celle qu’il accuse d’être en partie responsable des évènements qui se déroulent à bord de la station spatiale.D’interminables secondes s’écoulent à nouveau, qui font croire à la journaliste que l’officier restera sourd à ses arguments, jusqu’à ce que la major accepte enfin de rendre son verdict, non sans une certaine réticence qui lui fait croiser les bras devant sa poitrine :– « Puisque vous prétendez être une experte en électronique et en communication, commencez par nous aider à trouver le moyen de remettre en état notre réseau informatique. Si vous réussissez là où nos ingénieurs ont échoué, je vous autoriserais peut-être à user de votre outil de décryptage. Si vous n’y parvenez pas… »L’homme pointe du doigt le sergent, qui répond d’un bref hochement de tête :– « Bien compris, monsieur, je la reconduirai en prison. »Aussitôt, la jeune femme se sent submergée par l’ampleur des responsabilités qui reposent désormais sur ses épaules.Même si le service de sécurité du Philadelphia n’est pas disposé à lui accorder sa confiance, la proposition de Karlsson n’est ni plus ni moins qu’une porte laissée ouverte à son intention, et qu’il ne tient qu’à elle de franchir afin de prouver qu’elle n’a jamais été de mèche avec l’intrus qu’ils essayent encore de neutraliser.Mais comment pourrait-elle avoir la moindre chance d’accomplir le miracle qui vient de lui être demandé ? En effet, elle ne sait pratiquement rien de la station spatiale, si ce n’est les éléments connus du grand public, ainsi que quelques détails exposés par son père au sujet de la capacité de ses capteurs externes et de ses nombreuses antennes-relais…Assiégée par ses doutes, la reportrice retire ses lunettes et passe sa main moite sur son visage blafard. Elle donnerait cher pour un simple verre d’eau, mais dans l’immédiat, elle ne peut faire autrement que de se concentrer sur ses connaissances générales dans le domaine de l’informatique. Quelle solution Baumann et ses collègues n’auraient-ils pas encore envisagé ?– « Que contenait le dernier rapport d’incident de vos serveurs avant qu’ils ne soient frappés par la panne ? », questionne-t-elle ce dernier à brûle-pourpoint alors qu’un millier d’hypothèses se croisent dans son esprit.– « C’est bien là le problème », souffle le technicien. « Nous n’avons pas reçu de rapport d’incident. Tout fonctionnait normalement, puis tout s’est arrêté brusquement. »– « J’imagine que vous avez déjà tenté de réinitialiser le réseau ? »– « Évidemment, qu’est-ce que vous croyez ? », ricane son interlocuteur. « Nous avons forcé l’arrêt via une coupure des disjoncteurs, puisqu’aucune interface n’était accessible. Cela n’a rien changé. »– « Peut-on se connecter à vos serveurs à distance ? »– « Non, seule une liaison par câble permet d’y accéder, justement pour éviter les intrusions. »Suzanne réfléchit un instant. Elle pense avoir mis le doigt sur un point qui pourrait les mener vers un début d’explication :– « Pourtant, le Philadelphia est équipé d’un réseau informatique sans fil. J’y ai moi-même accédé grâce à ma tablette. »– « En utilisant l’identifiant et le mot de passe qui vous ont été remis lorsque vous avez débarqué de votre navette », rappelle Baumann avec agacement. « Les connexions réservées aux visiteurs sont individuelles, étroitement surveillées, et gérées de façon autonome par une unité centrale indépendante. Aucun pont n’existe entre cette unité et les serveurs de la station. »– « Dans ce cas, je ne vois qu’une explication : le saboteur s’est introduit dans la salle des serveurs afin de directement se brancher sur vos appareils. »– « Vous ne nous aidez pas, sachez-le, car nous y avons déjà pensé. Toutefois, une telle manœuvre est impossible à réaliser, car toutes les connexions sont contrôlées et cataloguées. Nous aurions donc été prévenus si une personne non autorisée s’était mise en tête de forcer l’accès. »Du coin de l’œil, Karlsson, qui n’a toujours pas décroisé les bras, observe la journaliste avec un mélange de dépit et de mépris – un rictus qui n’échappe pas à l’intéressée, et qui n’a d’autre effet que de décupler sa détermination :– « Si j’ai réussi à pirater vos transmissions malgré vos protocoles de sécurité, n’importe quel expert en informatique aurait pu s’introduire dans votre réseau à l’aide d’un identifiant contrefait ou d’un virus indétectable. »– « N’essayez pas de remettre en question nos pare-feux ! », s’exclame le technicien. « Ils fonctionnaient parfaitement bien juste avant la panne ! »– « Aucun pare-feu n’est totalement fiable », soutient Suzanne. « Prétendez le contraire, et c’est moi qui vous accuserai de mentir. »Baumann se renfrogne et foudroie la jeune femme du regard. Elle vient de marquer un point, et se réjouit d’avoir pu semer le doute au sein du raisonnement de celui qui n’a de cesse de la traiter avec condescendance.– « Je vous l’accorde, aucun pare-feu n’est totalement fiable… », reconnaît l’ingénieur du bout des lèvres. « Mais qu’importe, nos protections sont si efficaces qu’aucun programme qui tiendrait dans une clé mémoire ne pourrait en venir à bout. Seul le branchement d’une machine externe, dotée d’une puissance de calcul extrêmement sophistiquée, pourrait représenter une véritable menace. »– « Aucun visiteur ou membre d’équipage n’est monté à bord avec un tel appareil », ajoute le major. « Nous l’aurions repéré lors des contrôles de sécurité, ne serait-ce qu’en guettant la source d’énergie qui devrait l’alimenter. »– « Encore une fois, vous oubliez que personne n’a soupçonné que ma tablette était équipée d’un dispositif de décryptage », rappelle la jeune femme en levant les yeux au ciel. « Elle est à mille lieues d’être aussi complexe qu’un ordinateur, mais cela ne veut pas dire qu’un outil plus sophistiqué, dissimulé à l’intérieur d’une enveloppe quelconque, n’est pas branché à vos serveurs alors même que nous sommes en train d’en parler. »– « Une enveloppe quelconque… », répète le major, pensif. « À quoi pensez-vous, exactement ? »– « Je n’en ai pas la moindre idée », se désole la reportrice en écartant les bras. « Sûrement quelque chose d’inoffensif, qui aurait besoin d’une pile ou d’une batterie pour fonctionner… Mais vu la taille de cette chambre, démonter tous les panneaux de protection des serveurs afin d’y chercher une connexion douteuse risque fort de nous prendre des heures. »Le silence retombe alors que tous se murent dans une réflexion sans issue ; mais bientôt, quelque chose dans l’expression de l’officier se modifie une fois de plus. Ses traits étirés par ce qui semble être un étrange enthousiasme, il finit par brusquement se tourner vers le technicien en désignant les outils qu’il porte à la ceinture :– « Baumann, est-ce que vous avez toujours l’appareil qui vous sert à détecter les fluctuations d’énergie dans la salle des générateurs ? »– « Mon scanner IEM ? Bien sûr, je ne m’en sépare jamais », répond l’intéressé en exhibant un petit boîtier éteint à l’extrémité d’un manche aussi court que sombre. « Que voulez-vous en faire ? »– « Mademoiselle Richard m’a donné une idée », dit-il en faisant signe aux trois personnes présentes de lui emboîter le pas. « Commençons par couper l’électricité une seconde fois. »Sans vraiment attendre ses compagnons, Karlsson se hâte vers le panneau des disjoncteurs, puis abaisse l’interrupteur général sans autre forme de procès. Avec un claquement métallique, la chambre des serveurs est aussitôt plongée dans l’obscurité – abstraction faite de l’alimentation d’urgence qui prend le relais, dans le but d’éclairer une poignée de petits plafonniers qui empêchent les ténèbres de complètement s’emparer des lieux.Tandis que la voix des ingénieurs qui tentent de rétablir le réseau s’élève aux quatre coins de la pièce afin de protester, Baumann éclaire le bâton phosphorescent qu’il tenait déjà dans la main avant la coupure, bientôt suivi par Degtiarev qui fait de même avec la lampe-torche accrochée au canon de son fusil. Malgré la pénombre, la journaliste peut voir le responsable de la sécurité qui revient vers le groupe en pointant son index en direction du technicien :– « À vous de jouer, maintenant. Utilisez votre scanner IEM, et dites-nous si une source d’énergie inhabituelle émet un rayonnement dans les parages. »L’intéressé, malgré une moue dubitative, accepte de mettre son outil sous tension. Une fois éclairé, son écran affiche un schéma concis qui coïncide avec les environs – parois, tours des serveurs, corridors proches et conduits d’aération – tandis que plusieurs icônes lumineuses clignotent en différents points de l’image ; dont trois rassemblés à moins d’un mètre de l’appareil.– « Je détecte la tablette de mademoiselle Richard, ainsi que nos deux lampes allumées », signale Baumann. « Je vois également les différents appareils utilisés par nos collègues… Mais il y a ici une signature que je ne reconnais pas. »Son doigt pressé sur le moniteur, il désigne à l’attention de ses compagnons une icône plus éloignée, que Suzanne aurait été bien incapable de différencier des autres.– « Quelle distance ? », demande le sergent.– « Environ trente-cinq mètres, un peu sur notre droite. »– « Dans ce cas, allons voir ça », enjoint le major, avec un geste empressé dans la direction indiquée.Le petit groupe, orienté grâce au scanner IEM, et guidé par l’éclat de la lampe-torche et du bâton luminescent, se rapproche de la mystérieuse émission jusqu’au pied de l’un des serveurs, dont les diodes multicolores et le vrombissement du système de refroidissement se sont tus depuis que Karlsson a coupé le courant. À première vue, aucun élément ne semble trahir une quelconque tentative de piratage, jusqu’à ce que l’œil affûté de Baumann se cramponne à un détail que ses compagnons n’ont pas remarqué, et qui le force à s’agenouiller près de l’un des panneaux de protection dans le but d’examiner le problème qu’il pense avoir identifié :– « Regardez : les vis ont été resserrées à la hâte », dit-il en passant son doigt sur les têtes métalliques qui dépassent de leur orifice taraudé.– « Cela veut dire qu’elles ont été récemment retirées ? », interroge la reportrice avec nervosité.– « Je ne peux pas l’affirmer. Mais ce n’est pas impossible », répond le technicien en s’emparant du tournevis électrique qu’il porte à la ceinture.Une minute sous tension s’écoule alors que l’informaticien s’applique à soigneusement dévisser la carapace blindée de la tour du serveur. Ni lui, ni les membres de la sécurité, ni la journaliste ne savent ce qu’ils s’apprêtent à découvrir ; mais l’anxiété qu’éprouve Suzanne en cet instant est infiniment supérieure à celle des deux militaires qui continuent de la surveiller, car seule la mise à jour d’un dispositif illégal lui permettra de récupérer sa tablette, et donc de retrouver la piste de l’intrus qui se cache à bord du Philadelphia.Avec l’aide du major, Baumann extrait de son encoche le panneau d’une soixantaine de centimètres de côté, puis révèle ce qui ne pouvait être vu à l’aide de son bâton phosphorescent. Presque aussitôt, les deux hommes laissent échapper un hoquet de surprise, puis tournent de concert un regard accusateur en direction de la jeune femme, devenue livide, et dont la respiration s’accélère, en proie à de profondes saccades.Parmi l’enchevêtrement de câbles et de racks auxquels sont fixés des routeurs et des commutateurs, un objet incongru a été branché sur l’un des ports libres, et semble toujours en activité au regard des données qui ne cessent de défiler sur l’écran déplié sur son flanc : une caméra, longue comme une main, et estampillée du logo de la chaîne de télévision W3N.Partie IV – Le passager clandestin– « C’était donc vous ! »La voix de Karlsson, aussi forte qu’incisive, tire brusquement la reportrice de sa stupeur. C’est à peine si elle peut sentir le sol plastifié de la station sous ses pieds ; et pourtant, elle devine que les mains de Degtiarev se sont contractées sur la poignée de l’arme qu’elle pointe dans son dos.– « Non, je… je vous jure que je n’y suis pour rien ! »– « Vous mentez ! », vocifère l’officier. « Cette caméra prouve que vous êtes le saboteur que nous recherchons ! »– « C’est faux ! », se défend encore la principale suspecte, les yeux écarquillés. « Si j’étais à l’origine de la panne informatique, jamais je ne vous aurais conduits vers l’appareil qui m’aurait permis de pirater votre réseau ! »– « Sauf si vous avez atteint votre objectif, et que vous n’avez plus rien à perdre », ajoute Baumann avec gravité.Sur le point de défaillir, Suzanne se cramponne aux aspérités sur la paroi du serveur pour rétablir son équilibre. Il lui est impossible en l’état de mettre de l’ordre dans ses pensées, et donc de trouver une explication logique à la situation dans laquelle elle vient de s’enliser.Peut-être que le logo de sa chaîne a été ajouté dans le but de leurrer celui qui trouverait la caméra ? Peut-être qu’il s’agit d’un coup monté, ou même d’une vaste plaisanterie ?À moins que…– « Sauf votre respect, monsieur, je vous rappelle que mademoiselle Richard n’est pas la seule employée de W3N à avoir reçu une accréditation pour participer au Sommet de l’Énergie », signale Degtiarev, non sans un certain embarras. « Il est très probable qu’elle soit responsable du sabotage du Philadelphia, mais il se pourrait également qu’elle nous dise la vérité, et qu’elle soit simplement victime d’une malheureuse… »– « Cela ne fait aucune différence ! », coupe le major, furieux. « Qu’elle ait agi seule ou en équipe, sa culpabilité ne fait plus le moindre doute ! Et dire que j’ai failli être assez fou pour lui faire confiance… »Il s’élance ensuite vers la journaliste, puis la saisit par le col de son tailleur afin de l’interroger sans ménagement :– « Pourquoi avoir mis nos ordinateurs hors service ? Et qui sont les personnes avec lesquelles vous conspirez contre le GDI ? »Cependant, les cris de l’officier n’atteignent pas la jeune femme, car les dernières paroles du sergent se sont imbriquées dans sa tête avec l’hypothèse qu’elle vient d’elle-même échafauder pour expliquer la présence d’un matériel de sa chaîne de télévision à l’intérieur de la chambre des serveurs : mademoiselle Richard n’est pas la seule employée de W3N à avoir reçu une accréditation…– « Non, c’est impossible… », souffle la suspecte. « Ça ne peut pas être lui… »– « Qui ça ? De qui parlez-vous ? », s’obstine Karlsson.– « Edward Marsh… Mon cameraman… Mais je travaille avec lui depuis presque trois ans ; je le connais assez pour savoir qu’il est incapable de faire du mal à qui que ce soit. »À ces mots, le chef de la sécurité resserre encore sa prise sur l’encolure de la reportrice :– « Dites-moi où il se cache ! Tout de suite ! »À la fois paniquée et excédée par cette pression forcée contre son cou, Suzanne perd momentanément le contrôle de son corps et frappe les poignets de son assaillant avec le tranchant de ses propres mains dans le but de le contraindre à lâcher prise :– « Je ne sais pas où il se trouve ! », rugit la reportrice en se libérant, mais sans pour autant reculer pour se mettre hors de portée du major. « Il a disparu juste après être monté à bord de la station… Bon sang, quand allez-vous enfin comprendre que je ne suis pas votre ennemie ? »Toujours sur le qui-vive, Degtiarev se tient prête à intervenir si jamais la journaliste devait faire plus que se défendre ; tandis que Karlsson, surpris par la puissance du coup de la suspecte, lance un regard réprobateur à celle qui le dévisage avec colère à travers la pénombre. Toutes les personnes présentes – y compris les ingénieurs, attirés par l’agitation qui s’est emparée de la salle des serveurs – sont persuadées que les deux adversaires sont sur le point de s’entre-déchirer ; et pourtant, l’officier préfère renoncer à l’affrontement qui se profile, de manière à s’adresser directement au spécialiste en informatique :– « Baumann, est-ce que vous pensez pouvoir rapidement remettre nos ordinateurs en état ? »L’intéressé, désormais flanqué de plusieurs de ses collègues, répond sans détacher son attention du petit écran de la caméra sur lequel continue de défiler d’innombrables lignes de code :– « La conception de cette machine est tout bonnement incroyable ; extrêmement compacte au regard de ses capacités de calcul. Elle réécrit en permanence le programme du virus qu’elle diffuse à l’intérieur de notre système, ce qui explique pourquoi nos pare-feux n’ont rien pu faire pour l’empêcher de se répandre. »– « Répondez-moi simplement par oui ou par non ! », s’agace une fois de plus l’officier.– « Alors, c’est non ! », éclate le technicien. « Je vais devoir débrancher proprement cet appareil avant que notre logiciel de protection puisse efficacement combattre l’infection. J’ai bon espoir de pouvoir rétablir une partie des systèmes si le virus est contenu, mais nous ne pourrons pas retrouver le contrôle total du Philadelphia avant vingt minutes, voire davantage. »La mâchoire du major se crispe imperceptiblement, puis il ferme les yeux pour prendre une grande inspiration avant de faire un signe en direction de Suzanne :– « Sergent, reconduisez immédiatement cette femme dans sa cellule, et veillez à ce qu’elle y reste enfermée jusqu’à nouvel ordre. Et si vous croisez d’autres membres de la sécurité, faites-leur savoir que le saboteur que nous recherchons est Edward Marsh. Je vais de ce pas répéter cette information à toutes nos unités, jusqu’à ce que je puisse en informer tout le reste de la station par radio. »La reportrice n’a que le temps de se désoler de son prochain retour en prison, ainsi que du sort qui attend son malheureux cameraman – qu’elle continue de considérer comme innocent en dépit de sa curieuse attitude – avant de se figer au son familier d’une notification en provenance de sa tablette. Alarmé, Karlsson inspecte l’objet qu’il tient toujours sous le bras, et s’étonne de découvrir sur son interface tactile une icône clignotante en forme de point d’exclamation.– « Qu’est-ce que c’est que ça ? », interroge-t-il en levant un sourcil.– « C’est un message d’alerte », explique la journaliste alors qu’elle était sur le point de suivre Degtiarev. « Cela veut dire que mon logiciel de décryptage a capté une transmission sur un canal d’urgence. »– « Et de quel type de transmission s’agit-il ? »– « Je ne sais pas ; mais la plupart du temps, lorsqu’une telle notification apparaît, c’est que ma tablette a intercepté une communication sur un canal prioritaire du GDI, ou bien un appel de détresse. »– « Vous me prenez pour un imbécile ! », ricane l’officier. « Plus aucune radio ne fonctionne depuis que notre informatique est tombée en panne. Comment votre appareil pourrait-il capter quoi que ce soit ? »– « Ma tablette n’est pas dépendante des antennes du Philadelphia », rappelle son interlocutrice avec mépris. « Elle est donc parfaitement en mesure d’écouter ce qui se passe à l’intérieur de votre station, et même en dehors, à condition que le signal soit assez fort. »Sans bouger, le chef de la sécurité jette un œil en direction de Baumann, dans l’espoir qu’il discrédite les propos de la suspecte ; mais le silence de ce dernier n’a pour effet que d’encourager Suzanne à tendre une main vers le major dans un geste aussi brusque qu’audacieux :– « Cette transmission doit être importante. Rendez-moi cette tablette, et je pourrai vous la faire écouter. »– « Hors de question ; je ne me laisserai plus duper par vos manigances », lâche aussitôt Karlsson en éloignant l’objet de sa propriétaire. « Sergent, faites immédiatement disparaître cette personne de ma vue. C’est un ordre. »À peine a-t-il prononcé ces paroles que l’officier s’étonne de voir le sergent baisser son arme, puis s’avancer vivement jusqu’à la hauteur de la reportrice, dont les doigts sont toujours tendus vers la tablette qu’elle souhaite récupérer.– « Monsieur, s’il vous plaît, vous devez écouter mademoiselle Richard », implore Degtiarev. « Jusqu’à présent, elle a répondu à toutes vos questions, et s’est pliée à tout ce que vous lui avez demandé. Je comprends que vous la suspectiez, mais il est évident que ses intentions ne sont pas de nuire au Philadelphia car, dans le cas contraire, elle ne nous aurait pas présenté des éléments qui auraient risqué de la faire incarcérer, au risque de ne plus être capable de concrétiser son plan. »– « À moins qu’attirer l’attention sur elle ne fasse justement partie de son plan, de manière à ce que son complice ait tout le loisir de saboter la station », objecte son supérieur en lui décochant un regard qui en dit long sur ses intentions à son égard, une fois que la situation serait revenue à la normale.À bout de patience, et galvanisée par le soutien spontané du sergent, la journaliste est sur le point de se jeter sur Karlsson dans le but de lui arracher sa tablette ; mais plutôt que de se laisser submerger par la vague qui vient frapper contre ses tempes, elle se fait violence afin de contenir cette pulsion qui la démange, car rien ne lui garantit que Degtiarev n’usera pas de son fusil pour l’abattre si elle ose s’en prendre physiquement au responsable de la sécurité.Il est évident que son opposant a fait le choix de réfuter la totalité des arguments qui lui seraient présentés, même si cela doit s’apparenter à une forme de déni. Poursuivre cette conversation ne la mènera nulle part ; il est donc urgent qu’elle fasse preuve d’imagination si elle veut réussir à renverser les barrières que le major a dressées entre lui et sa principale suspecte.– « Baumann ? », appelle la jeune femme en se tournant vers l’intéressé. « Parmi nous, vous êtes la personne la plus expérimentée dans le domaine de l’informatique. Si je vous explique comment procéder pour lire la communication sur ma tablette, pensez-vous être capable de détecter une éventuelle tentative de piratage de ma part ? »Le technicien, qui ne pensait pas devoir à nouveau participer à cet échange, interrompt sa manipulation de la caméra branchée au serveur, semble un instant peser le pour et le contre, puis se relève pesamment en brandissant son bâton phosphorescent :– « Je pense que oui. »Suzanne saisit alors la balle au bond :– « Dans ce cas, major, je vous invite à prêter ma tablette à Baumann. Il saura vous dire si, comme vous en êtes persuadé, mon intention est réellement de vous duper. »Karlsson observe tour à tour les trois personnes qui l’encerclent, avec l’expression d’un individu qui ne sait plus à qui il peut se fier, mais qui fait tout pour dissimuler son incertitude derrière la colère qui bouillonne jusqu’au plus profond de son être. Il sait qu’en présence d’une partie de l’équipage de la station, priver la reportrice de tout moyen de se défendre contre ce dont on l’accuse pourrait lui être reproché si celle-ci n’a finalement rien à voir avec le sabotage ; c’est la raison pour laquelle il finit par se résoudre à tendre la tablette au technicien d’un geste à la fois ample et impatient :– « Soit, allez-y. Mais sachez bien, mademoiselle Richard, que je me ferai un plaisir de vous abattre sur-le-champ si vous causez le moindre dégât au Philadelphia. »Sûre de ses intentions, cette menace n’atteint pas l’intéressée – bien qu’elle ne soit pas à l’abri d’un incident mal interprété. Tandis que Baumann se familiarise avec l’interface de sa machine, la jeune femme lui explique comment procéder :– « Commencez par presser l’icône qui clignote. Un pavé numérique devrait alors apparaître. Entrez ensuite les nombres 19-95-08-31, et mon logiciel s’occupera de déchiffrer la transmission automatiquement. »L’informaticien suit une à une les étapes qui lui sont dictées, en prenant soin de guetter toute manifestation inhabituelle sur l’écran de la tablette. Une fois le logiciel déverrouillé, une fréquence radio s’affiche, accompagnée d’une séquence de décryptage, tandis qu’une voix paniquée, hachée par de nombreux parasites, s’élève depuis le haut-parleur du petit appareil :– « …répète, ici le Centre Spatial Goddard, à toutes les unités de… attaqués par des hommes armés qui s’en prennent à… ont déjà pris notre centre de commandement et détruit le… trop nombreux pour les repousser, et avons besoin de… vous m’entendez ? »La transmission s’interrompt sur ces derniers mots, en abandonnant le quatuor dans un silence qui ne fait qu’amplifier la cacophonie des interrogations qui les assaillent au même instant.Après plusieurs secondes, Baumann est le premier à oser prendre à nouveau la parole :– « Eh bien… À moins qu’il ne s’agisse d’une mise en scène particulièrement bien orchestrée, cette communication m’a semblé parfaitement authentique. »– « Mais qu’est-ce qui se passe en bas ? », s’effraye Degtiarev « Qui peut bien être en train d’attaquer le Centre Spatial Goddard ? Et surtout : pourquoi ? »Dans l’esprit de Suzanne, les pièces du puzzle s’assemblent à toute vitesse : le Sommet Annuel de l’Énergie, un virus informatique capable d’isoler le Philadelphia du reste de la planète, un assaut perpétré contre Goddard par un assaillant inconnu…– « Je ne vois qu’une seule organisation qui ait les moyens humains et matériels de mener une opération d’une telle envergure », finit-elle par souffler, tel un couperet qui s’abattrait sur leur nuque. « Cela ne peut être que la Confrérie du Nod. »Cette simple mention provoque un déferlement d’anxiété parmi toutes les personnes qui s’étaient agglutinées autour de la tablette afin de mieux entendre le message de détresse du centre spatial. Dans l’obscurité de la chambre des serveurs, l’un des ingénieurs finit par lancer d’une voix chevrotante :– « Non, vous devez faire erreur. Cela fait des années que plus personne n’a entendu parler du Nod. »– « C’est justement pour cette raison que je pense que mademoiselle Richard dit vrai », intervient Karlsson, presque à regret. « Ils devaient préparer un attentat pour perturber le Sommet, et ils avaient tout intérêt à ne pas attirer l’attention sur eux s’ils voulaient réussir leur coup. »– « Un attentat ? », s’étonne Baumann en écartant les bras. « Mais vous disiez que personne n’aurait pu monter à bord en emportant un dispositif illégal dans ses valises ! »Le major, désemparé, dévisage un instant le technicien, avant de croiser par mégarde le regard de la journaliste :– « Aucun pare-feu n’est totalement fiable… Aucun système de sécurité ne l’est non plus. »La jeune femme secoue la tête, l’air désapprobateur :– « Je ne crois pas à un attentat. Le saboteur savait qu’une panne informatique vous obligerait à renforcer la surveillance des zones critiques de la station, y compris de l’hémicycle si son but était de faire exploser une bombe afin d’assassiner l’élite du GDI. »– « Vous êtes en train de nous dire que son piratage n’était qu’une diversion ? », s’exclame le sergent.– « C’est bien possible, si son intention était de s’infiltrer dans une aile moins surveillée sans se faire remarquer. Quant à savoir de quelle aile il s’agit, et pour quel motif… »L’officier presse une main contre sa bouche cotonneuse. Ses yeux parcourent les dalles du sol, comme s’il était en train d’inspecter les plans de l’installation orbitale à la recherche d’une faille qui lui aurait échappé.– « Mais pourquoi attaquer le Centre Spatial Goddard ? », insiste Degtiarev. « Qu’est-ce que le Nod espère y trouver, et qui pourrait mettre en péril la sécurité du Sommet ? »Karlsson relève la tête, le front en sueur, et parle sous le couvert de son expert en informatique :– « Corrigez-moi si je me trompe, mais je pense en priorité aux communications, car nos principaux relais se trouvent là-bas. Si, comme je continue de le penser, la Confrérie veut faire un maximum de victimes avec un explosif, il prendrait soin de nous isoler afin de retarder l’arrivée d’une aide médicale depuis la surface. »Suzanne n’ose plus contredire le major, de peur de briser la dynamique qui est en train de se mettre en place pour tenter d’empêcher le saboteur d’accomplir son forfait. Que celui-ci soit ou non en possession d’une bombe, il est urgent qu’ils se mettent en mouvement s’ils veulent le neutraliser avant qu’il ne soit trop tard.– « Toutes les communications sont en panne, mais je suis sûre que l’intrus a pris soin de ne pas se couper de l’extérieur, car s’il a les moyens d’enregistrer les répercussions de son acte, cela représenterait un levier d’une envergure encore jamais atteinte pour leur outil de propagande contre le GDI. »– « S’il possède son propre terminal d’émission et de réception, les capteurs internes du Philadelphia devraient pouvoir pister la source du signal », suggère le sergent.– « Pas tant que notre système informatique est inopérant », rappelle le technicien.– « Ma tablette dispose d’une telle capacité », informe la reportrice avec aplomb. « C’est pour cette raison que je suis venue à votre rencontre, dès que j’ai pu m’évader de ma cellule, plutôt que d’essayer de me cacher ou de trouver le moyen de m’enfuir. »L’officier, les yeux rivés sur l’objet en question, et ses traits déformés par une grimace de dégoût, semble incapable de faire cas de son existence sans éprouver une profonde révulsion.– « Si le saboteur communique via la même fréquence que celle qui m’a permis d’intercepter son premier message », continue la jeune femme, « je serai capable de localiser son repaire en fonction de la puissance de son signal. »– « Et s’il n’émet rien avant de tout faire sauter ? », s’inquiète Baumann.– « Assez parlé ! », rugit Karlsson – une interruption qui fait craindre à Suzanne un refus ferme et définitif de la solution qu’elle espérait mettre en place. « La situation est critique, et je suis forcé de prendre une décision sans avoir en ma possession suffisamment d’éléments pour faire un choix éclairé. On me condamnera sans doute pour ce que je m’apprête à faire ; mais il ne sera pas dit que je suis resté les bras croisés en attendant que la vie de chacun des membres de l’équipage de cette station me glisse entre les doigts. »Il désigne alors la tablette, toujours entre les mains de l’ingénieur, avant de tourner son attention vers la journaliste :– « Rendez-lui son outil, que l’on puisse enfin mettre un terme à la traque de ce monsieur Marsh. »Dès que la reportrice récupère son outil, une vague d’adrénaline vient aussitôt lui rendre la pleine jouissance de ses capacités mentales et physiques, jusqu’ici engourdies. Guidée par une parfaite connaissance du logiciel conçu par ses soins jusque dans son interface, il ne lui faut que quelques secondes pour retrouver le journal des communications décryptées par sa tablette, et ainsi régler son récepteur sur la fréquence associée au message précédemment intercepté.Aux sons précipités de ses doigts pressés sur l’écran tactile succède alors une nouvelle série d’impulsions sonores, toujours brèves et aiguës, mais dont le rythme régulier, presque mécanique, ne correspond à aucune des clés de chiffrement enregistrées dans le terminal de Suzanne.Plusieurs secondes s’écoulent dans un silence stupéfait avant que Degtiarev n’ose formuler une hypothèse :– « On dirait… un compte à rebours. »– « Je ne sais pas », souffle la jeune femme, le regard plissé. « L’oscilloscope de ma tablette affiche une différence d’écart de quelques millisecondes entre chaque son. Un écart qui va en se réduisant, semble-t-il. »– « Donc, ce n’est qu’une question de temps avant que ces impulsions se rapprochent suffisamment pour devenir impossibles à distinguer », comprend Baumann.– « Et c’est certainement à ce moment-là que la bombe explosera », alerte le major, de plus en plus agité.– « Cela n’a pas de sens », commente la reportrice. « Pourquoi le saboteur aurait-il besoin de faire connaître le temps qu’il reste avant le déclenchement de sa bombe ? »– « Là n’est pas la question », tranche l’officier. « Ce que je veux savoir, mademoiselle Richard, c’est si vous êtes en mesure de situer précisément le point d’émission de ce signal. »Encore quelques tapotements sur son appareil, plus forts que précédemment du fait d’un sursaut de son impatience, et Suzanne est en mesure de répondre positivement à cette demande :– « Je ne peux pas afficher les plans du Philadelphia, mais je peux déduire l’emplacement de l’intrus à partir de l’intensité des ondes porteuses de sa transmission – exprimée en pourcentage dans mon logiciel. Je m’en sers habituellement pour être la première à me rendre sur un lieu d’intérêt pour W3N. »– « Et dans l’immédiat, à combien s’élève ce pourcentage ? » trépigne le sergent.– « Avec une précision réglée au maximum, 83 %. Cela correspond à moins d’une cinquantaine de mètres. »– « Dans ce cas, ne perdons pas de temps », décrète le major d’une voix autoritaire. « Richard, vous passez devant, nous vous suivrons avec Degtiarev. Baumann, vous restez ici, et vous tentez de remettre nos ordinateurs en marche avec votre équipe le plus rapidement possible. »Tous acquiescent d’un hochement de tête ; Karlsson tire son pistolet de son étui, tandis que sa subordonnée vérifie qu’elle a bien retiré le cran de sûreté de son fusil en prévision d’un éventuel accrochage avec le passager clandestin. De son côté, la jeune femme prie en silence pour que son cameraman n’ait rien à voir avec toute cette histoire, et qu’il soit simplement victime, comme elle, d’un sinistre malentendu.Partie V – ConfrontationAprès s’être égarés dans divers passages qui ne les rapprochaient pas suffisamment de leur destination, les trois poursuivants comprennent que leur cible se trouve finalement sous leurs pieds, dans les étages inférieurs du Philadelphia. Suzanne, toujours munie de sa tablette dont elle a coupé le haut-parleur, précède Karlsson et Degtiarev sur les marches d’un petit escalier désert mais bien éclairé, jusqu’au palier d’une vaste zone de stockage reliée au reste de la station par un imposant monte-charge.La pièce, haute de plafond, et plus tamisée que le reste des installations, est encombrée par une multitude de caisses métalliques, plus ou moins volumineuses, et dont le bordereau de livraison renseigne l’équipage sur leur contenu : vivres, pièces de rechange, filtres à air, combustibles, bouteilles d’oxygène…Les yeux rivés sur l’accélération des courbes de l’oscilloscope affiché sur son écran, et flanqué d’une puissance du signal estimée à 95 %, la journaliste se tourne vers ses deux compagnons dans le but de les mettre en garde :– « Il est ici », murmure-t-elle.Le major marque une pause, scrute un instant les environs, puis fait signe à sa guide de rester où elle se trouve :– « D’accord ; mettez-vous à l’abri, on prend les choses en main. Je ne crois pas qu’il ait pu arriver jusqu’ici avec une arme sans attirer l’attention, mais je préfère ne courir aucun risque. »Poussée par sa curiosité naturelle, l’intéressée veut protester, mais préfère s’abstenir, dans l’espoir que l’arrestation de l’intrus se concrétise plus rapidement si la sécurité fait son travail sans avoir à s’assurer qu’elle ne soit pas blessée.Cachée derrière un amoncellement de réservoirs d’ergols censés alimenter les stabilisateurs du Philadelphia, la jeune femme ne peut s’empêcher de suivre du regard la paire de militaires qui s’avance à peu feutrés dans des allées involontairement façonnées par les marchandises et les étagères agglomérées. Simultanément, elle croit trouver une réponse aux questions qu’elle se pose au sujet de la raison pour laquelle le saboteur a choisi de se retrancher dans cet endroit, car la quantité de carburant qui y est stockée pourrait à elle seule causer d’importants dommages à la station orbitale – à condition qu’il puisse percer le blindage de ces grandes citernes et mélanger leur contenu pour créer une réaction chimique explosive.Forcée de se déplacer pour garder un œil sur Karlsson et Degtiarev en dépit de la pénombre qui gomme leur silhouette, la reportrice manque de chuter lorsque son pied heurte une masse souple et informe qui semble lui barrer le passage. Par chance, elle réussit à conserver son équilibre en se rattrapant aux caisses métalliques ; mais lorsqu’elle réajuste ses lunettes pour chercher à identifier l’obstacle contre lequel elle a trébuché, la jeune femme est incapable de réprimer un hoquet de surprise.Face à elle, sur le sol, elle devine les contours d’un homme étendu sur le dos, inerte, et vêtu d’un uniforme couleur de sable du GDI. Bien qu’aucune blessure ne soit immédiatement visible, Suzanne est presque aussitôt frappée par un détail qui lui fait froid dans le dos : l’étui à pistolet qu’il porte à la ceinture est vide, et son arme n’est visible nulle part sur les dalles autour de son corps.Son sang ne fait alors qu’un tour, car tout porte à croire qu’il s’agit d’une victime du passager clandestin, et que celui-ci a certainement pris soin de lui dérober son arme à feu – ce qui veut dire que, contrairement à ce que croit le major, le saboteur est en mesure de se défendre, voire d’attaquer ses adversaires avant qu’ils ne le repèrent.La journaliste n’a pas le choix : elle doit prévenir ses compagnons pour leur éviter d’être pris pour cible. Aussi discrètement que possible, elle s’empresse alors de quitter son abri pour rallier le duo qui s’est déjà éloigné de plusieurs dizaines de mètres. Ses pas précipités finissent par attirer l’attention de l’officier qui, irrité par son apparition, se rapproche vivement pour lui faire signe de retourner d’où elle vient, tandis que le sergent s’immobilise, semblant se demander ce que leur veut la reportrice.– « Il est armé ! », tente de crier l’intéressée d’une voix assourdie.Dans le silence approximatif de la vaste salle, une détonation se fait brusquement entendre. Touchée à la tête, Degtiarev s’effondre, juste au moment où Karlsson, par réflexe, s’accroupit derrière un obstacle afin d’éviter un deuxième projectile qui lui frôle le crâne.– « À couvert ! », hurle ce dernier à la jeune femme qui, ramassée sur elle-même, se laisse guider par la peur afin de rejoindre au plus vite le major.– « Je… je suis désolée… », halète Suzanne une fois sa destination atteinte. « J’ai essayé de vous prévenir… »– « Le salaud, il l’a tuée ! », s’exclame l’officier, le visage déformé par la rage alors qu’il fixe de son côté les yeux encore ouverts du sergent, tandis qu’une mare de sang se répand autour de sa tête à la manière d’une sinistre auréole.La journaliste, qui ne s’est aperçue de rien dans la panique, presse une main contre sa bouche afin d’étouffer un cri d’horreur lorsqu’elle découvre le sort de Degtiarev. Elle comprend que le saboteur n’a pas l’intention de faire preuve de clémence ; mais ce qui la bouleverse au plus haut point, c’est que celle qui a décidé la première de lui faire confiance aurait peut-être localisé l’intrus avant qu’il ne l’abatte si elle n’avait pas été distraite par l’irruption de la reportrice.Un mouvement de la part de Karlsson, aussi prompt que soudain, ramène instantanément Suzanne à ses sens. Il se relève, en écrasant la poignée du pistolet qu’il tient dans sa main, avec la ferme intention de s’en servir pour se débarrasser du criminel ; mais la jeune femme le saisit par le bras dans le but de le forcer à rester à l’abri :– « Je vous en prie, ne faites pas ça ! », lui crie-t-elle en luttant de toutes ses forces. « Il vous tuera si vous vous montrez ! »Cette opposition stoppe le major dans son élan, mais n’a aucun effet sur la colère qui le consume de l’intérieur :– « Je refuse de le laisser s’en tirer ! Il doit payer pour ce qu’il a fait, et pour ce qu’il s’apprête à faire ! »– « Pas de cette manière ! », insiste la journaliste. « Contournez-le, tendez-lui un piège, ou obligez-le à capituler, mais ne foncez pas tête baissée, car il est sûrement prêt à tirer ! »Ces quelques mots suffisent à ouvrir les yeux de son compagnon sur les risques qu’il encourt en donnant libre cours à sa fureur. Ses muscles se détendent, son regard se fait moins dur ; mais c’est sans ménagement qu’il se libère de la prise de Suzanne afin de s’adresser au tireur, sans pour autant se redresser :– « Vous n’avez nulle part où aller ! », s’époumone-t-il. « Jetez votre arme, et rendez-vous sans résister ! »– « Résister, c’est justement la dernière chose qu’il me reste ! », défit son adversaire avec force. « Il n’y a plus rien que vous puissiez faire ; vous êtes déjà tous morts ! »Lorsque ces menaces atteignent l’oreille de la reportrice, le cœur de celle-ci se dissout dans le creux de sa poitrine, car sa plus grande crainte vient tout juste de se matérialiser : elle a reconnu la voix d’Edward, son cameraman.– « Il a une bombe, c’est certain », souffle le major après avoir baissé la tête à la suite d’un troisième tir. « Le temps presse ; vous allez devoir m’aider. »Le militaire n’a cependant pas le temps d’exposer son idée car, à la frontière de sa vision périphérique, son interlocutrice s’est aperçue que l’écran de sa tablette est en train de s’animer. Une nouvelle communication se répand via la fréquence du saboteur, et Suzanne fait immédiatement fi de l’injonction de Karlsson afin de remettre en fonction le haut-parleur de son outil :– « …me reçois ? », demande la voix paniquée du passager clandestin. « Si tu m’entends, réponds, c’est urgent ! »– « Edward ? Ici Kilian », réagit une voix féminine, mais sévère. « Qu’est-ce qui se passe ? »– « Les chiens du GDI m’ont repéré ! », confesse le passager clandestin. « Je ne sais pas combien de temps je vais tenir… Il faut accélérer la mise à feu ! »À l’issue d’une courte pause, la supérieure d’Edward pousse un profond soupir :– « Tu sais très bien que c’est impossible. Le signal de la balise n’est pas assez fort. Débrouille-toi pour les repousser jusqu’à ce qu’elle soit chargée. Tout notre plan dépend de ta réussite. »Sur cette dernière information, l’oscilloscope de la tablette retrouve sa quasi-régularité, tandis que la paire d’auditeurs à qui cet échange n’était pas destiné partage un regard médusé.Une balise ? Et une mise à feu à venir ? Mais de quoi pouvaient-ils bien parler ?– « Mademoiselle Richard, est-ce que vous savez vous servir d’une arme ? »À ces mots, l’intéressée se reprend, mais se détourne aussitôt, car elle s’effraye à l’idée de ce que Karlsson s’apprête à lui demander :– « Oui… Mon père m’a appris. »– « Dans ce cas, prenez ceci », ordonne le militaire en lui tendant son pistolet. « Je vais récupérer le fusil de Degtiarev, puis nous pourrons nous coordonner afin d’attaquer simultanément votre cameraman sur les deux flancs. »Suzanne observe avec dégoût l’arme aux reflets métallisés qui lui est présentée. Bien qu’elle soit à même de s’en servir, elle ne se sent pas du tout capable de la pointer en direction d’Edward, et encore moins d’en presser la détente afin de lui ôter la vie.Elle connaît son équipier – même si elle s’en veut de ne pas avoir été capable d’identifier plus tôt ses accointances avec le Nod. De son propre point de vue, il est évident que son cameraman est convaincu d’agir dans l’intérêt d’une cause qui le dépasse, et que se faire dépêcher sur le Philadelphia à l’occasion du Sommet de l’Énergie était la meilleure des opportunités pour porter un coup décisif à l’autorité du GDI. Pourtant, elle demeure convaincue que l’amitié qui s’est tissée entre elle et son partenaire de journalisme au fil de leurs enquêtes n’a rien à voir avec une simulation, et qu’elle n’était pas prévue au départ dans l’accomplissement du plan dont il est l’un des principaux rouages.Elle est donc persuadée qu’une alternative à la violence existe, et qu’elle peut user de leur confiance mutuelle pour lui faire entendre raison – à condition que le major accepte de la laisser agir comme elle le souhaite.– « Non, il y a un autre moyen », finit par lâcher la jeune femme d’une voix monocorde. « Je vais aller lui parler. »– « Vous avez perdu la tête ! », s’inquiète l’officier, stupéfait par cette proposition. « C’est un agent de la Confrérie ! Un fanatique ! Dès que vous tenterez de l’approcher, il fera tout sauter ! »– « S’il possédait une bombe, il y a longtemps qu’il l’aurait faite exploser », tranche la reportrice avec détermination. « De plus, je suis la seule personne sur cette station qui ne soit pas une étrangère pour lui. Croyez-moi, il m’écoutera s’il comprend que je tiens à ce qu’il ne lui arrive aucun malheur. »– « Ce n’est pas à vous de décider du sort qu’il devra subir ! », s’emporte son interlocuteur. « En tant que chef de la sécurité, il est de mon devoir de l’appréhender de la façon que je jugerai la plus adéquate, et ce bien avant qu’il ne commette un acte d’une portée infiniment plus grave que le sabotage de nos serveurs ! »– « Parce que vous imaginez que le Nod restera les bras croisés s’il apprend que son agent s’est fait neutraliser ? Non, je suis sûre que ces terroristes ont prévu une alternative, et que nous aurons davantage de chances de contrecarrer leur plan si j’arrive à convaincre Edward qu’il a fait le mauvais choix. »– « Et si votre cameraman refuse de vous écouter ? »– « Dans ce cas, plus rien ne vous empêchera de l’éliminer à votre façon. »Karlsson, la mâchoire crispée, se mure dans une brève réflexion intérieure, avant de clamer sur un ton sarcastique :– « Si j’ai bien compris, rien ne saurait vous convaincre d’agir d’une façon plus expéditive avec ce monsieur Marsh ? »– « Pour rien au monde je n’accepterai votre solution. »– « Vous m’empoisonnez l’existence, mademoiselle Richard… », se lamente le major. « Puisqu’il m’est impossible d’agir seul, je vais de ce pas chercher du renfort, ce qui vous laissera un court répit pour discuter avec votre cadreur… Mais que ce soit bien clair : nous serons plusieurs lorsque je reviendrai, et il ne sera dès lors plus question de remettre à plus tard l’exécution de ma solution. »L’air grave, Suzanne se rapproche de l’officier et, sans le quitter du regard, pointe un doigt accusateur en direction de son visage :– « Faites ce que bon vous semble, mais je vous interdis de faire quoi que ce soit tant que je ne vous ai pas appelé à l’aide, ou qu’il m’ait logé une balle dans la tête. C’est bien compris ? »L’œil acéré, le militaire fait promptement demi-tour en direction de l’escalier après une ultime mise en garde :– « Je ne vous promets rien. Agissez rapidement, c’est tout ce que je peux vous conseiller. »Une fois seule, la journaliste presse son majeur sur le pont de ses lunettes afin de les repositionner sur son nez, puis glisse comme elle peut sa tablette entre sa ceinture et sa hanche. À la faveur de tous les reportages qu’elle a jusqu’ici menés dans le cadre d’un conflit, elle s’efforce ensuite de conserver son sang-froid pour appeler à haute voix :– « Edward ? C’est moi, Suzanne. »Malgré un silence teinté d’étonnement, la réponse ne se fait pas attendre :– « Suzanne ?… Mais… Qu’est-ce que tu fais ici ? »– « Ne t’inquiète pas, je suis simplement venue pour te parler. »– « Me parler ?… Tu es du côté de ces types qui veulent m’arrêter, c’est ça ? »– « Je ne suis du côté de personne, Edward. Si je suis là, c’est uniquement dans le but de connaître la vérité. C’est ce que nous faisons tous les jours dans le cadre de notre travail. Tu te souviens ? »Plusieurs secondes s’écoulent, et aucun écho ne se fait entendre. La jeune femme, qui n’entend plus que sa propre respiration, prend sur elle afin de dissimuler son inquiétude au moment de reprendre la parole :– « Edward, je vais me lever, et me diriger vers toi… Je ne suis pas armée ; alors s’il te plaît, ne me tire pas dessus. »– « Non ! », objecte le cameraman. « Reste où tu es, ne m’approche pas ! »Paumes ouvertes à hauteur de tête, la journaliste inspire autant que possible, puis émerge par-dessus l’arête supérieure de la caisse derrière laquelle elle s’était dissimulée. Pâle comme un fantôme, elle fouille ensuite l’obscurité des yeux, jusqu’à deviner la silhouette de son partenaire, assis sur le sol, et adossé contre un mur à une vingtaine de mètres seulement de sa position. D’une main, il pointe une arme à feu dans sa direction, et de l’autre, il presse un objet difficile à distinguer contre son ventre.– « Tout va bien, Edward », dit-elle, autant pour rassurer l’intéressé que pour se rassurer elle-même.Lentement, et sans jamais baisser les bras, Suzanne contourne les obstacles qui la séparent du passager clandestin – lequel s’obstine à maintenir alignés les organes de visée de son pistolet avec le cou de la jeune femme.– « Je t’ai dit de ne pas approcher ! », proteste le cadreur d’une voix tremblante, sa main armée saisie de soubresauts.– « Et moi, j’ai besoin que tu m’expliques ce qui se passe », rétorque la reportrice avec tout l’aplomb qu’elle peut manifester en de telles circonstances.Arrivée à deux mètres de son acolyte, la journaliste s’arrête, puis pose un genou à terre, sans geste brusque, avant d’entrelacer ses doigts sur sa cuisse. Longtemps, elle scrute les traits défaits et les cheveux hirsutes de cet homme avec lequel elle a risqué sa vie sur de nombreux théâtres d’opérations en proie à des crises sociales, économiques et écologiques d’une ampleur sans précédent – de la zone jaune Y-4 du Queensland aux anciens États d’Amérique du Sud, dominés par des cartels de criminels locaux, en passant par la vaste étendue désertique de l’Asie Centrale, et même les abords de la zone rouge R-1, sur le pourtour de la mer Méditerranée.Qu’est-ce qui a bien pu convaincre ce reporter de terrain de se joindre aux machinations du Nod ?Son attention glisse ensuite vers l’objet qu’il presse contre son abdomen, et qui semble relié à un petit panneau d’alimentation mural par un long câble flexible. Se pourrait-il que cet instrument sphérique, de la taille d’un ballon, flanqué d’une jauge dont la gradation s’est déjà remplie aux trois quarts, et qui produit des impulsions dont le rythme correspond aux courbes sur l’oscilloscope de Suzanne, soit la balise dont parlait l’inconnue à qui s’adressait Edward par radio ?S’il avait l’intention de faire disparaître sa partenaire, il y a bien longtemps que le cameraman aurait pressé le doigt qu’il maintient sur la queue de détente de son pistolet. Désormais, c’est à elle de jouer correctement ses cartes pour le ramener à la raison, et l’empêcher de mettre les plans du Nod à exécution.– « Je ne pensais pas qu’un jour, ce serait toi qui serais le sujet de l’une de mes interviews », ose plaisanter la jeune femme.L’intéressé sourit tristement :– « Tu ne pourras pas me dissuader d’aller jusqu’au bout, gueule d’ange. C’est trop tard. »– « Qu’est-ce que tu entends par aller jusqu’au bout ? », demande calmement la reportrice. « Est-ce que tu as l’intention de t’en prendre au Philadelphia pour causer du tort au GDI ? »– « Je vais faire bien pire que ça. Je vais détruire le GDI. »Une goutte glacée se répand dans le dos de la journaliste. Elle redoute ce qu’elle est sur le point d’apprendre autant qu’il lui tarde de lever le voile sur les intentions du saboteur pour tenter de le mettre en échec.– « Et c’est grâce à cet appareil que tu pourras réussir ton coup ? », dit-elle en désignant l’objet qu’Edward presse contre lui.Aussitôt, l’homme se renfrogne et resserre sa prise sur la sphère branchée au mur, tout en réajustant l’orientation du canon de son arme vers le visage de son interlocutrice :– « N’essaye pas de me le prendre, sinon… »– « Je n’en ai pas l’intention », soutient Suzanne, qui réalise qu’elle a vu juste. « À quoi va-t-il te servir ? »Son acolyte hésite, semble chercher ses mots, puis finit par marmonner :– « Tu n’aurais jamais dû m’accompagner au Sommet… J’ai essayé de t’en dissuader ; de faire en sorte que Cassandra te remplace au micro… Mais tu étais tellement enthousiaste à l’idée de pouvoir enfin poser le pied sur cette foutue station… »– « Tu avais peur qu’il m’arrive quelque chose ? »Edward plonge son regard empli de remords dans celui-ci de sa partenaire.– « Un missile va bientôt être tiré depuis notre complexe du Caire. Une tête nucléaire, assez puissante pour anéantir le Philadelphia, et faire disparaître d’un seul coup toutes les personnes qui se trouvent à son bord… »Las, il abaisse ensuite son pistolet, puis tape plusieurs fois l’extrémité de son canon sur l’instrument métallique qu’il presse contre lui :– « …Et c’est cette balise qui, lorsqu’elle sera complètement chargée, devra guider l’ogive jusqu’à sa cible, de manière à s’assurer qu’elle ne puisse pas la confondre avec l’un des satellites du réseau A-SAT. »La jeune femme, prise de sueurs froides, sonde les alentours au hasard, en tentant de chasser de son esprit ce que vient de lui apprendre son cameraman :– « Non, cela ne se produira pas… Le système A-SAT est justement conçu pour protéger la station contre ce type d’agression. »– « La station est sans défense », assène le saboteur avec sévérité. « À l’heure qu’il est, nos troupes ont certainement dû raser le Centre Spatial Goddard, là où se trouve le nœud de contrôle de leur réseau orbital. Dorénavant, plus rien ne se dresse entre le Philadelphia et le missile qui le détruira. »Dévastée par l’annonce de ce désastre, Suzanne est incapable de se tenir à genoux, et se laisse lourdement choir sur son séant, les yeux vitreux. Sa respiration s’accélère ; elle est près de s’abandonner à la terreur, mais elle parvient à garder le contrôle d’elle-même en se focalisant sur chacun des éléments dont elle a connaissance, et dont les parties saillantes s’imbriquent les unes dans les autres jusqu’à former une fresque de circonstances qui se conclut par la destruction de la station.Edward n’aurait pu s’embarquer avec une balise prête à l’emploi car, comme l’a précédemment indiqué Karlsson, la sécurité aurait découvert la source d’énergie dont dépend le signal que devra suivre le missile nucléaire du Nod. Il lui fallait donc avoir accès à l’une des ailes les moins surveillées du Philadelphia, de manière à pouvoir alimenter son outil sans attirer l’attention – d’où le vol de la carte magnétique de Baumann, indispensable au sabotage des serveurs, ce qui a déclenché l’ouverture de l’ensemble des portes de l’installation, ainsi que la suppression de tout moyen de communication entre le major et ses hommes, lesquels se sont alors concentrés autour des points les plus critiques.Tout compte fait, l’officier avait raison depuis le début : la Confrérie a bien l’intention de perpétrer un attentat, même s’il n’a pas été en mesure de deviner les véritables proportions de cet acte.– « Je suis désolé, Suzanne », avoue le cameraman, condamné par sa mission à ne jamais revenir sur Terre. « Je ne voulais pas que tu sois coincée ici avec moi. »Un nouveau silence, presque étouffant, submerge les lieux, jusqu’à ce que la jeune femme se hasarde à demander d’une voix éteinte :– « Pourquoi est-ce que tu fais ça ? »– « Je te l’ai déjà dit : c’est pour détruire le GDI. »– « Non, tu ne m’as pas comprise », rétorque la reportrice en secouant péniblement la tête. « Pourquoi est-ce que tu travailles pour le Nod ? »Son acolyte fronce les sourcils. Son ton se fait plus dur :– « Tu n’as toujours pas compris ? »Brusquement, il bombe le torse, et s’écrie en faisant de grands gestes avec son arme :– « Tu as pourtant vu la façon dont se comportent ces chiens du GDI… Tu les as vu abandonner nos frères et nos sœurs qui ne sont pas assez riches ou assez influents pour avoir une place derrière les remparts infranchissables de leurs zones bleues… Et pour quel résultat ? Des millions de victimes, chaque année, à cause des conflits, des mutants, et des tempêtes ioniques ! »– « Ne me prends pas pour une imbécile », grince la journaliste. « Je suis parfaitement au courant des inégalités qui existent entre les zones bleues et les zones jaunes. Mais laisse-moi te rappeler que le GDI possède une technologie qui lui permet de limiter la propagation du tibérium, et qu’à terme, il sera peut-être possible d’assainir des pays entiers, comme ils l’ont déjà fait en Europe Centrale. »– « Tu fais fausse route, comme tous ces pantins qui sont incapables d’ouvrir les yeux sur la vérité, car le tibérium n’est pas le problème, mais la solution. »– « La solution ? », s’indigne Suzanne, qui se raidit à son tour, en oubliant que son partenaire est armé. « Tu es complètement fou ! Le tibérium est le vecteur de notre propre extermination ! »– « J’entends tes inquiétudes », soupire Edward. « Mais ce que je voudrais te faire comprendre, c’est que ton sentiment n’est rien de plus que le fruit d’un malentendu. »– « Comment as-tu pu te laisser mettre de telles idées dans la tête… », se désespère la jeune femme en prenant son visage entre ses mains.– « Je te l’accorde, le tibérium est à l’origine de l’une des plus graves catastrophes écologiques que notre planète ait connues », continue le cameraman, sans prêter la moindre attention à la dernière remarque de la reportrice. « Mais au-delà de ce constat, aussi sinistre soit-il, le cristal qui t’effraie est aussi une ressource inépuisable, qui a le pouvoir de guider notre espèce vers un avenir où plus aucun être humain ne souffrira de la guerre, de la maladie et des privations. La Confrérie a compris cette réalité depuis bien longtemps, et c’est pour cette raison qu’elle se dresse contre le GDI, qui cherche à monopoliser son exploitation, de sorte qu’elle puisse accroître ses moyens au bénéfice de ceux qui sont dans le besoin. »– « La Confrérie est une secte qui ne vient en aide aux populations que dans le but d’acheter leur loyauté », crache la reportrice. « Elle n’existe que pour étendre son influence aux quatre coins du monde, dans le but de multiplier le nombre de ses adeptes, et faire prédominer ses intérêts sur ceux de tout le reste de l’humanité. »– « Le GDI sert aussi ses propres intérêts, et d’une façon bien plus violente que le Nod », objecte le saboteur. « Tu n’oseras pas soutenir le contraire, car tu as toi-même été témoin, au cours de nos multiples reportages, de ce dont cette superpuissance politico-militaire est capable : une machine de guerre débridée, dont l’autorité est si prépondérante qu’aucune autre entité n’est capable de limiter son pouvoir – pas même ses États membres. Les zones jaunes sont quotidiennement la proie de ses opérations militaires ; sans parler de ses canons à ions orbitaux, qu’il n’hésite plus à utiliser pour réprimer les insurrections de ceux qui meurent de faim dans l’obscurité poussiéreuse de leurs abris anti-tempêtes. Crois-moi, s’il existe une menace pour notre planète, c’est bien le GDI. »– « Parce que tu crois que le Nod n’est pas une menace ? C’est lui qui est à l’origine des deux dernières guerres du tibérium ! »– « Peut-être, mais je considère ces conflits comme un mal nécessaire, d’une part pour tenter de renverser le GDI, et d’autre part pour répandre la parole de Kane. Lui seul connaît notre avenir ; il sait ce qui doit être fait pour que l’humanité puisse s’élever. »– « Kane était un manipulateur. Tu connais suffisamment les médias pour savoir qu’entre de mauvaises mains, ils peuvent devenir un outil d’instrumentalisation de la population. »– « Ce que tu considères comme un mensonge, je le reçois comme un éveil de l’esprit. »– « Va dire ça aux Oubliés, et à tous les habitants des zones jaunes qui ont succombé aux expériences du Nod avec le tibérium ! »– « Tu sais très bien que tout ceci n’a jamais été prouvé. Les rumeurs ne sont pas des faits. »– « Et ta foi n’est fondée sur aucune vérité scientifiquement établie. »Sur cette dernière réprobation, Edward détourne vivement le regard afin de signifier à sa collègue qu’il refuse de poursuivre leur conversation puisque, selon toute vraisemblance, celle-ci ne les mènera nulle part. Tous les deux savent pertinemment que leurs points de vue sont impossibles à réconcilier ; mais plus les minutes s’écoulent, et plus la jeune femme sent croître en elle une peur panique à mesure que la jauge de la balise progresse vers sa plus haute graduation. L’engin sera bientôt prêt à transmettre son funeste signal en direction du Caire ; il lui faut donc adopter une nouvelle approche si elle veut avoir une chance d’endiguer la catastrophe qui se profile.– « Écoute… », finit-elle par souffler d’une voix plus calme. « D’ici peu de temps, la sécurité de la station va revenir pour t’empêcher d’activer ta balise. »– « Aucune importance, je suis déjà mort », réplique froidement le cameraman. « Si je suis tué avant d’avoir pu activer la balise, celle-ci se déclenchera automatiquement dès que quelqu’un tentera de la séparer de son câble d’alimentation. »– « Ta vie n’a peut-être plus d’importance à tes yeux, mais que fais-tu de celle de toutes les autres personnes présentes à bord du Philadelphia ? Je ne parle pas de l’élite du GDI que tu souhaites assassiner, mais des civils qui ont reçu l’autorisation d’assister au Sommet de l’Énergie, aux journalistes qui, comme nous, ont été invités pour couvrir l’évènement, aux ingénieurs qui s’efforcent de réparer ton sabotage… »– « Un sacrifice acceptable », coupe Edward, « au même titre que les deux guerres dont tu accuses le Nod d’être responsable. La destruction de la station est le seul moyen de mettre un terme aux souffrances des habitants des zones jaunes, quel que soit le degré des dommages collatéraux. »– « Dans ce cas, laisse-moi te poser une autre question. Sais-tu ce qui se passera lorsque le Philadelphia aura été anéanti ? »L’homme plisse le regard, scrute un instant son interlocutrice, puis consent à révéler ce qu’il sait :– « Une attaque massive, orchestrée par la Confrérie, frappera simultanément l’ensemble des zones bleues de la planète, jusqu’à ce que le GDI soit définitivement réduit au silence. »Le cœur de Suzanne manque ici de s’arrêter. Plus elle perce à jour les intentions du Nod, et plus la dangerosité de la situation s’aggrave au point de devenir critique. Une seconde lui est nécessaire afin d’assimiler cette information, puis elle poursuit sa réflexion sans manifester ses émotions, alors que les impulsions sur son oscilloscope deviennent presque impossibles à distinguer :– « Et selon toi, quelle sera la réaction du GDI face à une telle agression ? Est-ce que tu crois qu’il se laissera renverser si facilement ? Est-ce que tu crois qu’il renoncera à mener des contre-attaques qui pourraient bien massacrer les populations que tu tentes de protéger ? »La reportrice marque une courte pause afin d’appuyer son ultime question :– « Est-ce que pour toi, le sacrifice des zones jaunes est un mal nécessaire afin que le Nod puisse s’élever en tant qu’unique puissance dominante sur Terre ? »À ces mots, l’expression sur le visage du cameraman se métamorphose, comme si toutes ses certitudes venaient de lui échapper, avant qu’il ne se rembrunisse en secouant la tête, sa prise déjà raffermie sur la carapace métallique de sa balise :– « Tout le monde y perdra si une nouvelle guerre éclate ; mais la Confrérie fera en sorte que plus personne n’ait jamais à souffrir une fois qu’elle aura remporté la victoire. »– « Il existe pourtant une alternative à la violence. Une autre voie qui n’a encore jamais été explorée, et qui pourrait préserver la vie de tous les habitants des zones encore habitables de notre planète. La collaboration. »Les yeux écarquillés, Edward rétorque avec un rire moqueur :– « Tu délires ! Ni le Nod, ni le GDI, n’acceptera un tel rapprochement ! »– « C’est une idée complètement folle, je suis d’accord ; et pourtant, il n’est pas impossible qu’elle se concrétise un jour », assure la jeune femme en se penchant vers l’avant. « Tu as raison sur un point : le tibérium représente aujourd’hui une part considérable de l’économie mondiale. L’exploitation d’une telle richesse mérite d’être partagée, et donc mieux distribuée entre les différentes populations – même si je demeure persuadée que la propagation du cristal doit être maîtrisée, de sorte qu’il ne puisse pas contaminer de nouveaux territoires. Pour ce faire, le GDI pourrait proposer une alliance avec le Nod, car le premier détient la technologie et les infrastructures, tandis que le second possède l’influence et les réseaux de distribution. »– « Tu te trompes, le GDI est bien trop autocentré. Comment pourrait-il supporter une diminution de ses bénéfices au profit des zones jaunes dont il ne s’est jamais préoccupé ? »– « Personne ne peut avoir de certitude à ce sujet. Moi-même, je ne prétends pas que cette solution ferait disparaître la cupidité de certains individus, ni le fanatisme des factions dissidentes de la Confrérie, ni les ravages que le tibérium a déjà causé sur tous nos continents. Mais ce dont je suis certaine, c’est qu’une Troisième Guerre du Tibérium serait un désastre pour l’humanité dans son ensemble. »Suzanne, qui reprend peu à peu confiance en elle, se redresse afin de retrouver sa position à genoux.« Ce que je te propose aujourd’hui, c’est un moyen de briser le cycle dans lequel notre espèce s’est enferrée, de manière à ce que l’ensemble des êtres humains puissent briser leurs chaînes et s’élever – même si cette ascension n’est pas exactement celle que tu avais imaginée. Chacun a le droit d’occuper une place dans le monde de demain, à condition qu’il accepte de le construire main dans la main avec son voisin – et même si la veille, ce voisin était son ennemi. »Une fois de plus, le saboteur détourne le regard ; mais pas dans l’intention de manifester son refus de poursuivre cette conversation. Plus sa partenaire expose ses arguments, et plus il semble entrevoir une possibilité qui ne lui avait jusqu’ici jamais traversé l’esprit.– « Je comprends où tu veux en venir… », finit-il par souffler. « Mais cet avenir que tu me promets ne pourra se concrétiser avant au moins plusieurs décennies. »– « Alors, ne perdons pas de temps », presse la journaliste en se remettant debout. « L’hémicycle du Philadelphia n’est qu’à quelques étages au-dessus de nous. Nous devons nous y rendre, tous les deux, afin d’exposer ce projet devant les représentants du GDI. »– « C’est de la folie ! », s’épouvante le saboteur. « Jamais ils n’accepteront de nous écouter ! »– « Je serai là pour appuyer ta voix. Et tu seras là pour appuyer la mienne. »Soudain, entre les mains d’Edward, un témoin lumineux de couleur jaune commence à clignoter sur la balise – ne demandant qu’à être pressé. D’un même coup d’œil, les deux partenaires s’aperçoivent ici que la jauge de charge de l’appareil est désormais complètement remplie.– « La balise est prête ! », s’exclame la prénommée Kilian à travers la balise, de même qu’à travers la tablette de Suzanne. « Active-la, maintenant ! »Faisant fi de cet ordre, la jeune femme tend une main tremblante vers son acolyte :– « S’il te plaît… »Le cameraman observe sa partenaire, puis la balise. Sa lutte intérieure déforme les traits de son visage, et le fait transpirer à grosses gouttes.– « Edward ? Qu’est-ce que tu fais ? Active cette foutue balise, le missile est prêt à partir ! »– « Je ne veux pas que tu sois tué », confesse Suzanne, au bord des larmes.Sur ces paroles, le saboteur lève une dernière fois les yeux vers la reportrice. D’un seul coup, tous les muscles de son corps se détendent : sa grimace disparaît, puis il expire profondément, comme s’il retenait son souffle depuis plusieurs minutes, avant de murmurer :– « Moi non plus, je ne veux pas que tu sois tuée. »Ses doigts crispés sur la balise se desserrent, tandis qu’il laisse tomber son pistolet à terre. À son tour, la journaliste sent qu’elle peut à nouveau respirer ; jusqu’à ce que le cameraman, brusquement saisi d’effroi, ne fixe son attention sur quelque chose qui semble se trouver derrière elle.Interdite, la jeune femme se retourne, et reconnaît sur l’instant Karlsson, flanqué d’une paire de membres de la sécurité, et qui pointent leurs armes en direction du saboteur.– « Non ! »À son cri strident qui brise le silence répondent aussitôt des cascades de détonations qui la poussent immédiatement à se plier en deux, les yeux clos, et les mains pressées contre ses oreilles, en laissant tomber sa tablette contre le sol. Elle se sent mourir un nombre incalculable de fois – chaque balle tirée lui paraît déchirer sa chair – jusqu’à ce que les tirs, finalement, cessent de la tourmenter.Contrairement à ce qu’elle pensait, elle peut encore respirer. Debout malgré l’abandon de toute vigueur dans ses jambes, elle rassemble son courage afin de séparer ses paupières pressées les unes contre les autres.Elle trouve alors Edward, gisant sur le sol, dans la position où elle l’a laissé. Menton contre la poitrine, son corps est marqué par un grand nombre d’impacts, mais il tient toujours la balise serrée entre ses mains. Le témoin lumineux, qui a cessé de clignoter, éclaire maintenant son ventre ensanglanté d’une leur rouge fixe. Et sur l’écran de sa tablette, qu’elle peut à peine tenir entre ses mains, Suzanne identifie un signal unique, extrêmement puissant, qui est diffusé sur la même fréquence que celle utilisée par Edward, plus tôt dans la matinée, afin de prévenir le Nod que son plan venait d’être amorcé.– « Beau travail, Edward ! La mise à feu va pouvoir commencer. Kane sera fier de toi. Et la Confrérie ne t’oubliera pas. »Partie VI – Le ciel– « Qu’est-ce que vous avez fait ? »Cette question murmurée par Suzanne alors que le souffle lui manque reste en suspend, tandis que Karlsson et ses hommes, arme au poing, contournent la jeune femme afin de se rapprocher de la dépouille d’Edward. L’un des soldats glisse avec précaution le canon de son fusil sous le menton du saboteur pour relever sa tête, puis confirme ce que toutes les personnes présentes dans la zone de stockage ont déjà compris :– « C’est fini pour lui, monsieur. »– « Le danger est écarté », se rassure le second militaire.– « Je n’en suis pas si sûr », conteste toutefois le major avec gravité.L’intéressé s’incline afin de scruter l’œil rouge de la balise, dont la coquille en métal est parcourue de vibrations presque imperceptibles. Aussitôt, son visage s’assombrit ; ses dents se pressent les unes contre les autres, puis il se redresse brusquement pour pointer du doigt ses deux subordonnés :– « Allez chercher l’équipe de déminage. Je crois bien qu’il a eu le temps d’activer sa bombe. »Les sentinelles se décomposent, échangent un bref regard éperdu, puis se précipitent en direction de l’escalier qui les conduit vers les étages supérieurs.Seul avec la journaliste, Karlsson rengaine son pistolet et revient vers cette dernière pour la saisir par le bras et l’entraîner vers la sortie :– « Ne restons pas là, mademoiselle Richard. La bombe risque de… »Soudain ranimée par ce contact physique inopportun, la reportrice referme son poing droit pour venir frapper la mâchoire de l’officier de toutes ses forces.– « Vous l’avez tué ! »Déséquilibré par le choc, sa victime titube en portant une main à sa bouche endolorie. Suzanne, qui n’écoute plus que sa rage, ne prête aucune attention à ses propres contusions, et referme ses doigts autour du cou du meurtrier dans le but de l’étrangler.– « Vous nous avez tous tués ! »L’homme se ressaisit, lutte un instant pour se libérer, puis prend le dessus sur son adversaire en dépit de l’énergie qu’elle déploie et des insultes qu’elle profère. Plaquée au sol, et son bras anormalement plié dans son dos par Karlsson, la journaliste, prise de sanglots, et privée de ses lunettes, n’est plus capable de se défendre.– « Qu’est-ce qui vous a pris ? », s’exclame le responsable de la sécurité en constatant qu’il saigne de la lèvre. « J’ai peut-être tué votre cameraman, mais j’avais surtout l’intention de vous faire sortir d’ici pour vous protéger de sa bombe ! »– « Ce n’est pas une bombe… », articule difficilement la jeune femme entre ses pleurs. « C’est une balise… Un système de guidage pour un missile ! »Plusieurs secondes s’écoulent dans une totale immobilité avant que le major ne daigne relâcher la reportrice. Il l’aide à se rasseoir – sans grande délicatesse – puis il s’agenouille face à elle afin de l’interroger en plongeant son regard dans le sien :– « Quel missile ? »Suzanne s’efforce de contrôler sa respiration, renifle bruyamment, puis essuie ses yeux rougis d’un revers de manche :– « Une tête nucléaire, tirée depuis la surface par le Nod », explique-t-elle d’une voix saccadée. « Edward a branché sa balise à la station pour la recharger et diffuser son signal… J’avais réussi à le convaincre d’abandonner son plan… Mais il l’a quand même activée quand vous l’avez tué ! »L’officier reste muet – impassible. Son interlocutrice déglutit, ignorant s’il a bien compris le sens de ses paroles ; puis il se relève d’un bond, tire son pistolet de son étui, et presse la queue de détente une fois son canon orienté vers l’émetteur du saboteur. La déflagration fait sursauter la journaliste, mais lorsque le projectile atteint la sphère métallique, celui-ci ricoche et vient se loger dans l’épaule du corps du cameraman en y perçant une nouvelle plaie. Soulevée par l’impact, la balise saute des mains de son propriétaire, puis roule sur quelques mètres avant d’être touchée par un deuxième tir, sans subir davantage de dégâts. Au troisième coup, l’appareil est projeté à l’autre bout de la pièce, tandis que la balle rebondit plusieurs fois, jusqu’à finir sa course dans une cloison à moins d’un mètre de la reportrice.– « Arrêtez ! », s’égosille Suzanne. « Vous voyez bien que ça ne sert à rien ! »Karlsson se précipite vers l’objet et le ramasse, pour s’apercevoir avec stupeur que sa surface est à peine égratignée, et qu’il ne possède aucun couvercle ou compartiment amovible qui permettrait d’accéder à ses systèmes internes. La jeune femme, de son côté, ramasse ses lunettes, puis reporte son attention vers sa tablette, pour constater que le signal de la balise est toujours aussi fort sur son écran fendu, écrasé par mégarde au cours de sa lutte avec le major.– « Il faut donner l’ordre d’évacuation générale », déclare le militaire, sans pouvoir détacher son regard de la sphère qu’il tient entre ses mains.– « En plein Sommet de l’Énergie ? Vous n’aurez jamais le temps de faire sortir plus d’un millier de personnes avant l’explosion ! »– « Dans ce cas, qu’est-ce que vous suggérez ? »La journaliste, qui avait anticipé cette question, se relève afin d’exposer son idée à brûle-pourpoint :– « Les sas de la station… On pourrait s’en servir afin d’éjecter la balise dans l’espace ; mais si les serveurs sont toujours hors-service, je crains que cette solution ne puisse aboutir. »L’officier s’apprête à répondre, mais une voix électronique, hachurée par des parasites, s’élève soudain depuis le talkie-walkie accroché à sa poitrine :– « Karlsson ? Vous me recevez ? Ici Baumann. Si vous m’entendez, répondez ! »Dès qu’il reconnaît l’accent bourru de l’ingénieur du Philadelphia, le chef de la sécurité reprend haleine, puis s’empare de son récepteur sous l’œil enflammé de la reportrice :– « Baumann ! Dites-moi que vous avez fini de réparer les serveurs… »– « En partie seulement », admet le technicien. « Les communications internes sont rétablies, mais le verrouillage des portes, ainsi que les antennes reliées à la surface, sont toujours… »– « Les sas ! », coupe le major. « Est-ce que les sas sont opérationnels ? »Une insupportable seconde s’écoule avant que la radio ne daigne diffuser le verdict du technicien :– « Non, car je ne pensais pas que ce serait une priorité… Pourquoi en auriez-vous besoin ? »Karlsson et Suzanne échangent un regard horrifié, avant que le premier ne reprenne précipitamment la parole via son émetteur :– « Il vous faudrait combien de temps pour les remettre en fonction ? »– « Je ne sais pas… Les protocoles de sécurité sont autrement plus complexes que ceux de nos transmissions radio, et nous allons devoir… »Étouffée par son impatience, la jeune femme se rapproche vivement du responsable de la sécurité afin de s’emparer de son talkie-walkie. De sa main libre, le militaire résiste, tente de repousser la journaliste, mais celle-ci parvient tout de même à presser le commutateur de l’émetteur, et à parler suffisamment fort pour se faire entendre à l’autre bout de la ligne :– « Baumann ! Un missile tiré depuis la surface mettrait combien de temps pour atteindre le Philadelphia ? »– « Un missile tiré depuis la surface ? », s’étonne son interlocuteur. « Vous me prenez pour qui, mademoiselle Richard ? Je suis un ingénieur, pas un expert en balistique ! »– « C’est justement pour ça que je vous interroge ! Répondez à cette question, même de façon approximative ! »Le technicien soupire, jure entre ses dents, puis finit par exposer ce qu’il sait, tandis que l’officier cesse de se débattre afin de lui-même tendre l’oreille vers sa radio :– « Si sa trajectoire est rectiligne, et que le missile dispose d’une propulsion de type militaire, je dirais qu’il pourrait atteindre sa cible en dix minutes – quinze minutes au grand maximum… Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Est-ce qu’il y a un problème avec le saboteur ? »– « C’est bien plus grave que ça », assène la reportrice, dont le cœur recommence à s’emballer. « Vous avez moins de dix minutes pour réparer les sas de la station. Passé ce délai, toutes les personnes présentes à bord seront tuées. »À cet instant, ni Suzanne, ni Karlsson, n’est en mesure de voir le visage de Baumann ; mais tous les deux s’imaginent, lorsque son ultime réponse leur parvient, que l’air renfrogné de l’expert en informatique doit être encore plus sombre qu’à l’accoutumée :– « Compris. »La communication s’interrompt sur ce dernier mot, et la jeune femme se hâte de reculer à un mètre du major, lequel n’a toujours pas lâché l’objet qui deviendra sous peu l’épicentre de l’explosion qui anéantira le Philadelphia. Elle dévisage un instant le responsable de la mort d’Edward – sa lèvre toujours fendue, et le côté gauche de sa mâchoire en train d’enfler – et réalise qu’elle souffre elle-même de sa main droite avec laquelle elle lui a porté le coup.– « Où se trouve le sas le plus proche ? », bredouille-t-elle, sa propre expression perdue entre l’espérance et la désolation.L’officier lève les yeux vers le ciel, comme s’il pouvait repérer leur prochaine destination à travers les séparations du plafond :– « Deux étages plus haut. »– « Alors, allons-y immédiatement. »Sans dire un mot, le chef de la sécurité dépasse la journaliste et se dirige droit vers l’escalier qui les a conduits dans la zone de stockage. Ensemble, ils gravissent quatre à quatre les marches qui les séparent des niveaux supérieurs, puis s’engouffrent dans une étroite coursive où s’étalent les quartiers du personnel en poste sur la station orbitale. Le militaire crie aux attroupements qui lui barrent le passage de s’écarter en brandissant la balise, jusqu’à ce que lui et sa compagne d’infortune atteignent une large porte circulaire verrouillée, à proximité d’une baie vitrée qui s’ouvre sur le vide de l’espace. L’œil de Suzanne s’arrête un instant sur le disque enténébré de la Terre, notamment le long des fleuves les plus importants où serpentent de larges veines de tibérium, avant de se fixer sur l’écran noir qui commande l’ouverture du sas, occupé par la mention « Connexion interrompue » en lettres rouges.– « Combien de temps nous reste-t-il ? », s’inquiète Karlsson.– « Je l’ignore… Ma tablette est restée dans les sous-sols. »La reportrice s’élance ensuite vers la console et presse plusieurs fois ses doigts à sa surface, dans l’espoir de réussir à la faire fonctionner – en vain.– « Baumann n’a toujours pas débloqué la situation… », déplore-t-elle, la tête basse, en s’appuyant sur la bordure de l’écran. « Est-ce qu’il existe un autre moyen d’ouvrir le sas en urgence ? Une commande de secours, ou un port pour connecter un ordinateur capable de court-circuiter le verrouillage ? »Accablé, le major répond par la négative – une réaction qui ne décourage pourtant pas la jeune femme. Sans attendre, elle fond sur la porte circulaire, et saisit ses poignées latérales pour tenter de la faire coulisser.– « Qu’est-ce que vous attendez pour m’aider ? », s’énerve la journaliste alors qu’elle s’acharne sur le sas qui refuse obstinément de s’ouvrir.– « Cela ne servira à rien, il faudrait d’abord amorcer le cycle de pressurisation… »– « Et moi, je vous dis qu’on ne peut pas rester les bras croisés en attendant de mourir ! »Sans grande conviction, l’officier dépose la balise sur le sol, puis rejoint Suzanne afin d’attraper la poignée contre laquelle elle lutte avec l’énergie du désespoir. D’une traction simultanée, tous les deux s’escriment contre l’ouverture, prennent appui contre la paroi dans le but d’accroître leur force, sans toutefois rencontrer plus de succès qu’au cours de la manœuvre précédente.– « Major Karlsson ? », appelle ici quelqu’un depuis la coursive des quartiers du personnel. « Qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »Du coin de l’œil, l’intéressé s’aperçoit que plusieurs personnes se sont agglutinées sur le seuil du passage qui mène au sas – probablement attirées par l’agitation qui règne dans cette partie de la station. Essoufflé, il lâche la poignée mutine, puis hurle en direction des intrus en faisant de grands gestes impatients :– « Foutez le camp ! Retournez dans vos logements, et n’en sortez plus jusqu’à nouvel ordre ! »L’équipage, effrayé par cette directive impérieuse, se retire promptement dans la coursive, sans chercher à poser davantage de questions.Le militaire revient ensuite vers la reportrice qui reprend haleine, assise contre le sas circulaire après avoir elle-même cessé de lutter contre son verrouillage.– « Je vous avais bien dis que ce serait inutile. »Loin de partager la résignation de Karlsson, la jeune femme saute sur ses pieds, puis vient arracher le talkie-walkie que ce dernier porte toujours à la poitrine :– « Baumann ? Où en êtes-vous avec les serveurs ? »Longtemps – trop longtemps – seuls des crépitements répondent aux supplications de la passagère, dont les accents de panique se font de plus en plus pressants :– « Baumann ! Nous n’avons plus le temps ! Vous devez débloquer l’ouverture des sas ! »Presque aussitôt, la voix de l’ingénieur explose dans le haut-parleur du récepteur :– « Arrêtez de me harceler ! Je travaille aussi vite que possible pour vous sauver la vie ! »Heurtée par le degré d’agressivité qui accompagne le refus qu’elle vient d’essuyer, la jeune femme, qui ne peut plus dissimuler la terreur qui l’habite, est elle-même sur le point de se déchaîner sur le technicien ; mais sa grimace de colère disparaît de son visage dès qu’elle entend le major qui s’adresse à elle depuis la baie vitrée qui jouxte le sas verrouillé :– « Je crois que je peux le voir… »Suzanne, qui n’a pas besoin que l’officier lui précise ce qu’il distingue, perd l’ensemble de ses moyens en l’espace d’un battement de cœur. Mécaniquement, et incapable de réfléchir, elle se rapproche du large hublot, et plonge son regard dans le vide à la recherche de l’ogive qui menace de vaporiser le Philadelphia d’une minute à l’autre.– « Je ne le vois pas… », murmure la journaliste.– « Là-bas ; entre les deux satellites les plus proches », indique le militaire en pointant ladite zone du doigt. « Je l’ai repéré lorsque le soleil s’est levé. Quand ses rayons ont commencé à se refléter à sa surface. »Son interlocutrice plisse le regard, croit reconnaître un instant les lumières de Vancouver, et finit par isoler un point lumineux, microscopique, encore éloigné de leur position, mais qui semble inévitablement se rapprocher à très grande vitesse. À son côté, l’écran noir qui devrait servir à déverrouiller le sas indique toujours « Connexion interrompue » ; deux mots implacables qu’elle ferait disparaître si elle en avait le pouvoir, mais qui viennent inévitablement se fixer dans son esprit pour y imposer une évidence qu’elle n’a plus la force de repousser : elle ne rentrera jamais chez elle.C’est ici que le peu de maîtrise d’elle-même que la reportrice conservait encore en son for intérieur finit par voler en éclats. Sans même avoir conscience de son geste, elle lâche le talkie-walkie de Karlsson, puis se précipite sur la balise abandonnée sur le sol afin de s’en emparer, en dépit de la douleur qui se répand dans sa main droite dès que ses doigts se crispent sur sa carapace métallique.– « Richard ? Qu’est-ce que vous faite ? »– « Puisqu’il faut mourir, je ne laisserai pas le Nod emporter la station avec nous ! »Elle entreprend alors de frapper de toutes ses forces la baie vitrée avec l’émetteur d’Edward, dans l’espoir de briser la première afin que le second soit aspiré dans l’espace, loin de la superstructure du Philadelphia. Chacun de ses coups répétés contre le verre trempé s’accompagne d’un cri dans lequel s’exprime toute la douleur physique et morale dont la jeune femme est victime en cet instant ; et pourtant, le hublot reste intact, comme sourd face à la nécessité de se rompre afin de sauver le centre de commandement orbital du GDI.Les assauts de Suzanne, bien que cruellement puissants, perdent progressivement en intensité, jusqu’à ce que la balise finisse par lui échapper des mains lors d’un choc mal coordonné. Sans faire cas de cette perte, elle continue de cogner la vitre avec ses poings, ses hurlements désormais mêlés de pleurs incontrôlables ; jusqu’à ce que le major, qui assiste impuissant à la scène, ne se résolve à tenter de calmer la journaliste avant qu’elle ne se blesse davantage.– « Laissez-moi ! », se débat cette dernière alors que l’officier cherche à la ceinturer.– « Richard, je vous en prie, cela ne sert à rien ! Ce verre est blindé ; il résisterait à l’impact d’une météorite ! »– « Tout est de votre faute ! Vous avez tué Edward ! Il était prêt à m’écouter ! »– « Oui, tout est de ma faute ! Et j’en suis désolé ! »La reportrice résiste encore pendant plusieurs secondes – elle pousse, elle frappe, elle griffe – perd ses lunettes dans l’affrontement, puis s’effondre, terrassée par un mélange de désespoir et d’épuisement. Karlsson amortit sa chute, l’accompagne jusqu’au sol, puis la laisse se recroqueviller en position fœtale, sans toutefois lâcher son corps secoué de spasmes à chaque fois qu’elle expulse ses épouvantables sanglots.– « J’aurais dû vous écouter… J’aurais dû vous faire confiance… », lâche le militaire, lui aussi au bord des larmes.Une minute s’égraine. La journaliste, toujours serrée contre l’officier, retrouve une partie de son calme. Ce dernier, les yeux rivés sur la console du sas, n’espère plus voir son écran s’illuminer pour avoir une chance de se racheter.– « Tout est terminé, n’est-ce pas ? », soupire Suzanne.– « Je le crains, oui », murmure le major. « Vous avez fait tout ce que vous pouviez. »– « Mais cela n’a pas suffi… », dit-elle en jetant un ultime regard vers la balise qui a roulé sur le sol à quelques mètres. « Et à cause de nous, le monde va brûler dans une Troisième Guerre du Tibérium. »Elle sent que le major tourne la tête en direction de la baie vitrée, certainement dans le but de voir venir le missile du Nod ; mais elle n’a pas la volonté de faire de même, car elle a peur de regarder la mort en face.Elle repense à tous ces efforts inutiles qu’elle a déployés suite à l’interception du message de son cameraman.Elle repense à toutes les zones bleues qui seront attaquées dès que le Philadelphia aura été anéanti.Elle repense à son père, dont les connaissances ont bien failli lui sauver la vie – si seulement la sécurité de la station avait accepté de prendre ses avertissements au sérieux. Elle voudrait le remercier, s’excuser de ne pas avoir été à la hauteur, et lui dire une dernière fois combien elle l’aime.Karlsson, qui peut distinguer l’éclat des propulseurs du missile autour de son fuselage à la manière d’une éclipse, comprend que seule une poignée de secondes les sépare encore de l’impact. Il presse alors un peu plus Suzanne contre lui, puis ferme les yeux pour ne pas voir l’ogive percer le hublot et déclencher la charge nucléaire qu’elle renferme.
il y a 22 heures22 hr Hâte de lire ça cet aprèm "Un combat déloyal ? Vous remplirez un formulaire de plainte - si vous en sortez vivant." - McNeil
il y a 1 heure1 hr Auteur Au fait, je précise que vos critiques sont les bienvenues, aussi bien sur le fond que sur la forme. Je suis un passionné d'écriture depuis longtemps, mais comme pour n'importe quelle activité, il est toujours possible de s'améliorer !
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